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1894

[no title]

Jean RICHEPIN

Béni soit le gouffre amer De la mer ! Louange à la vase immonde Qu’elle fut au jour premier.

Saint fumier D’où sort en fleurs notre monde ! Longtemps le globe avait dû, Bloc fondu

Gros de vapeurs et d’effluves, N’avoir pour forme et pour but Que le rut Des Etnas et des Vésuves.

Longtemps l’orbe aérien Ne fut rien Sur ces laves refroidies Qu’un tas de gaz allumé

Consumé Par ses propres incendies. Seul le minéral pouvait, Pour chevet

Où reposer à son aise, Prendre ces débris craquants De volcans À l’haleine de fournaise.

Seuls, buvant l’air sulfureux Fait pour eux, Les rocs monstrueux et chauves Montraient dans ces entonnoirs

Leurs nez noirs Comme des mufles de fauves. Mais sous les feux dévorants, Aux torrents

De fracas et d’épouvante, Ne pouvait s’organiser Le baiser De la cellule vivante.

Enfin, deux gaz en un point Ont rejoint Leur fraternelle accordance, Et dans ces brouillards de poix

Par son poids Voici l’eau qui se condense. C’est un nuage flottant Qui s’étend.

L’atmosphère se contracte. Puis, d’un flux torrentiel, Choit du ciel Une averse en cataracte.

Longtemps, longtemps, au toucher Du rocher Plein de feu dans chaque pore, L’eau qui tombe, au même instant

Remontant, En poussière s’évapore Mais, en remontant aussi, Épaissi

Son corps se reforme en nue, Et du vaste réservoir À pleuvoir Sans trêve elle continue.

Longtemps, longtemps, très longtemps, Combattants Aux renaissantes menaces, L’eau plus forte peu à peu

Et le feu Luttèrent ainsi, tenaces. Mais le brûlant séraphin Dut enfin

Éteindre les étincelles De ses rouges étendards Sous les dards De l’archange aux froides ailes ;

Et l’archange, se couchant Sur ce champ De victoire et de bataille, De son corps fluide emplit

Ce grand lit, Ce grand lit fait à sa taille. C’est la mer, la mer sans bord. Qui d’abord

Recouvrit toute la terre, L’onde aux flots universels Où les sels S’accouplaient dans le mystère.

C’est au fond de ce creuset Que cuisait En bouillonnements funèbres L’être inconscient encor

De l’essor Sous un chaos de ténèbres. Parmi les débris fumants D’éléments

Amalgamés par la flamme, Aux atomes qu’elle unit Dans son nid C’est elle qui donna l’âme.

C’est en elle, dans ses flots, Qu’est éclos L’amour commençant son ère Par l’obscur protoplasma

Qui forma La cellule et la monère. Béni soit le gouffre amer De la mer !

Louange à la vase immonde Qu’elle fut au jour premier, Saint fumier D’où sort en fleurs notre monde

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