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1894

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Jean RICHEPIN

De la mer nourricière, ô terre inassouvie, Je t’apporte le lait dont s’entretient ta vie. À tes brûlantes soifs qu’elle sait apaiser J’apporte la fraîcheur de son divin baiser.

Ce baiser qu’en ton sein, pieuse, tu renfermes, Y fait s’épanouir l’éclosion des germes. À tous les éléments de ce sein ténébreux Il se mêle et les force à se mêler entre eux.

Ainsi naissent tes prés aux herbes pullulantes Où les troupeaux joyeux paissent le suc des plantes. Ainsi naissent les champs dorés par les moissons Et tes bois pleins de fleurs, de nids et de chansons.

Ainsi, te bénissant, toute ta géniture Trouve dans ton giron le gîte et la pâture. Ainsi le plus aimé de tous tes Benjamins, L’homme, dans tes trésors peut prendre à pleines mains.

Que d’autres soins encor j’ai pour lui, plus vulgaires, Mais sans quoi, lui qui s’en croit tant, ne serait guères ! N’est-ce pas moi qui fais de mon poids rassemblé Se mouvoir les moulins qui farinent son blé ?

Plus forte que cent bras brandis par cent échines, N’est-ce pas ma vapeur qui trime en ses machines ? Mais de ces bienfaits-là tes regards sont témoins. Il en est d’autres, plus secrets, que tu sais moins.

Mes brumes, que le vent roule de son haleine, Enveloppent ton corps comme un manteau de laine. Grâce à lui, la chaleur indispensable au sol Vers l’espace attirant ne peut prendre son vol.

Grâce à lui, le soleil de son feu qui t’accable Modère, tamisé, l’incendie implacable. Je t’emprisonne ainsi dans un tiède cachot Où tu n’as à la fois ni trop froid ni trop chaud.

Si j’ôtais cet écran qui court de place en place, Tu serais tour à tour ou de braise ou de glace. De l’équateur ardent aux pôles refroidis Je mène en deux courants la douceur des midis.

Puis des pôles gelés aux tropiques en flamme Je ramène l’air frais que ce brasier réclame. J’arrache aux flancs des rocs et j’entraîne à la mer Les sels qui rendent sain son élixir amer.

Sans eux, malgré les vents, sa liqueur corrompue Ne serait qu’un marais croupissant et qui pue. Si je ne lui portais ce tribut précieux, Le souffle de la peste emplirait tous vos cieux.

Mais à quoi bon compter ce que je fais encore Pour toi que je nourris, et protège, et décore ? Tous tes honneurs, c’est moi qui les ai mérités, Terre ; car tu ne vis que de mes charités.

Pour que tu sois la terre, ô roc, il faut qu’il pleuve ; Il te faut l’eau, nuage, et pluie, et source, et fleuve. Si je te refusais mes larmes que tu bois, Ton pauvre front tout nu serait chauve de bois ;

Sur tes flancs racornis tes mamelles arides Se ratatineraient aux crevasses des rides ; Ta chair s’effiloquant ainsi qu’un oripeau, Ton squelette en granit viendrait trouer ta peau ;

Et tu ne serais plus, dans la mort endormie, Que le corps desséché d’une vieille momie. Mais ne crains rien : je l’aime et tu ne mourras pas. Le travail que je fais a pour moi trop d’appas !

M’exhaler de la mer, m’envoler vers la nue, Te baiser, puis rentrer là d’où je suis venue, C’est plaisir toujours vierge et toujours renaissant Pour mon âme sans fin qui monte et redescend.

Quand je t’ai pénétrée ainsi par chaque pore, Je m’écoule, ruisseau ; brouillard, je m’évapore ; Puis, pour recommencer, ou brouillard, ou ruisseau, Je retourne avec joie à la mer, mon berceau.

Car tout ce que j’ai dit de moi, c’est d’elle seule Qu’il faut le dire. Elle est la mère. Elle est l’aïeule. Elle est la mère où tout revient incessamment, La mère où tout retrouve un rajeunissement.

Même ton souffle et ta parole, ô bouche humaine. L’air qui les vaporise à la mer les ramène. Toutes les eaux, coulants ou voltigeants essaims. Au bout de leur voyage ont pour ruche ses seins.

Elles y font le miel délicieux et monde Dont fleurit chaque jour le renouveau du monde. Ô ruche merveilleuse ! ô seins que je gonflais ! C’est eux qu’il faut chanter. Terre, homme, chantez-les !

Chantez la mer qui fut votre génératrice ! Chantez son eau qui reste encor votre nourrice ! Chantez sa gloire, vous qui faites des chansons Dont le verbe est parlant mieux que mes vagues sons !

Chantez, vous, les humains, dont les lèvres décloses Savent dire l’essence et la marche des choses ! Chantez pour vous, et pour l’animal impuissant Qui n’a pas le secret d’exprimer ce qu’il sent !

Chantez la mer, chantez son hosanna de reine ! Chantez, et qu’en passant mon tourbillon l’entraîne. Afin que je redise en accents triomphants À son cœur maternel le cœur de ses enfants !

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