De l’éternelle Isis les seins inépuisés Offrent toujours leur lait magique à nos baisers. Les poëtes d’antan ne cherchaient sur les grèves Qu’un mélancolieux promenoir, pour leurs rêves,
Un écho résonnant à leurs propres sanglots. Ceux de l’heure présente y cherchent des tableaux, Mais pour tous ces râcleurs de lyre ou de palette, La mer n’est qu’un miroir où leur moi se reflète.
D’autres oiseaux, a dit Heine, d’autres chansons ! Aussi nous, les rimeurs de demain, nous pensons Que la Nature a sa figure personnelle. Qu’il ne faut pas toujours nous admirer en elle.
Et qu’à la contempler sans nous voir au travers On peut trouver profit et plaisir et beaux vers. Nous voulons pénétrer les effets et les causes. Suivre les éléments dans leurs métempsychoses
Sous les êtres divers qu’ils font et qu’ils défont. La surface nous plait, mais plus encor le fond. Et laissant les rêveurs aboyer aux étoiles, Laissant les descriptifs colorier leurs toiles,
Nous estimons que pour chanter ce tout vivant C’est peu d’être poëte, il faut être savant. C’est ainsi que pensaient d’ailleurs aux premiers âges Nos aïeux, à la fois des chantres et des sages,
Poëtes, certes, mais philosophes aussi, Vyasa, Valmiki dans l’Inde, Firdousi Dans la Perse, Hésiode, Orphée, Homère en Grèce, Et parmi les Latins Virgile après Lucrèce.
De la science obscure ils mettaient les secrets Dans leurs vers ciselés en précieux coffrets. Tout resplendissants d’or, tout parfumés d’essences. Le rhythme est le meilleur gardien des connaissances.
Et peut-être qu’un jour d’autres humanités, En fouillant les débris qui furent nos cités. Ne sauront le Credo dont notre âge s’honore Que par quelque poëme à la rime sonore.
Je suis un songe-creux ? Peut-être. En attendant, Mes frères, travaillons dans cet espoir ardent. Ne nous attardons pas aux phrases pour les phrases. Oui, diamants, rubis, saphirs et chrysoprases,
Employons-les pour en illuminer les mots. Et que nos vers soient des joyaux, soient des émaux, Soient des flacons brodés d’arabesques fleuries ; Mais dans ces beaux flacons aux flancs de pierreries
Versons, comme faisaient les sages nos aïeux, Un vin pur qui plus tard devienne du vin vieux, Et puisse aux temps futurs, si nous en sommes dignes, Témoigner du bouquet qu’eut le sang de nos vignes.
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