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1894

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Jean RICHEPIN

Oui, chantons la mer chérie, Chantons tous notre patrie, Notre nid, notre grenier ! Chantons d’un chœur unanime,

Tous, jusqu’à l’être anonyme, Tous, du premier au dernier ! Car tous nous avons pour elle La tendresse naturelle

Par laquelle obstinément Vers celle où l’on prit naissance Va notre reconnaissance Comme le fer à l’aimant.

Tous, une habitude douce, Un obscur instinct, nous pousse À ne jamais oublier Qu’avant de voir la lumière

Nous eûmes son eau première Pour élément familier. Des réminiscences vagues Du temps passé sous ses vagues

Vient le goût universel De toutes les créatures Pour mêler à leurs pâtures Cette âme des flots, le sel.

C’est par atavisme encore Que dans l’œuf, où s’édulcore Le mucus, tous les têtards, Tous, et même aussi le nôtre,

Revivent l’un après l’autre Leurs liquides avatars. Dans le sein de notre mère, Chaque passage éphémère

Où, fœtus, nous nous formons Représente un des passages Que connut aux anciens âges Notre être dans les limons.

Ainsi tous, tant que nous sommes, Les bêtes comme les hommes Nous rendons à notre insu Inconscient témoignage

Aux sources de ce lignage Qui de la mer est issu. Chantons donc la mer chérie, Chantons tous notre patrie,

Notre nid, notre grenier ! Chantons d’un chœur unanime, Tous, jusqu’à l’être anonyme, Tous, du premier au dernier !

Tous, tous, à la mère antique Chantons un pieux cantique ! Chantons l’hymne de nos Fois À l’aïeule vénérée

Qui nous créa, qui nous crée Aujourd’hui comme autrefois. Qu’en cet hymne d’harmonie Saintement soit réunie

Pour baiser ses cheveux blancs Toute sa famille en fête, Tous ceux dont la chair est faite De la sueur de ses flancs !

Tous, les oiseaux de l’espace, La colombe et le rapace, Les ruminants aux grands yeux, Toutes les races mêlées,

Les chanteurs, lyres ailées, Les poissons silencieux. Les reptiles nus et chauves, Les moutons bêlants, les fauves

Dont le cuivre retentit, L’éléphant et la phalène, Tous, tous, tous, de la baleine À l’infiniment petit !

Tous, tous, tous, qu’ils chantent celle D’où leur vie à tous ruisselle, Et dans ce chœur d’animaux, Grand Magnificat physique,

Que leurs cris soient la musique Dont l’homme écrira les mots !

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