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1877

LES SOMNAMBULES

Jean RICHEPIN

Quand on est amoureux, on vit A la façon des somnambules Qui vont, plus légers que des bulles, Sur le bord des toits, l'œil ravi.

Le bord glissant comme de l'huile Est sûr et ferme sous leurs pas. Le gouffre est là, qu'ils ne voient pas, Au bout de la dernière tuile.

Ils marchent les bras en avant Comme s'ils priaient leurs étoiles, Et ne sentent pas dans leurs moelles Monter le vertige énervant.

Débarrassés des lois physiques, Un aveugle instinct les conduit. Les précipices de la nuit Ont pour eux de douces musiques.

La brise qui leur parle bas A n'avoir pas peur les engage. L'infini leur tient un langage Que le monde ne comprend pas.

Soutenus par un souffle étrange Ils cheminent, silencieux, Comme s'il allaient dans les cieux Partir avec des ailes d'ange.

Ils vont ainsi jusqu'au moment Où, d'un cri perçant leur oreille, Quelqu'un qui les voit les réveille, Et rompt le charme brusquement.

L'ange s'enfuit ! Reste la bête, Qui, soûle encor d'avoir rêvé, Chancelle, et va sur le pavé, Sanglante, se casser la tète.

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