La sardine est jolie en arrivant à l’air Comme un couteau d’argent où s allume un éclair ; Et de cet argent-là faisant des sous de cuivre, Les pauvres gens auront quelque temps de quoi vivre.
Mais pour aller la prendre il faut avoir le nez Bougrement plein de poils, et de poils goudronnés ; Car la gueldre et la rogue avec quoi l’on arrose Les seines qu’on lui tend, ne fleurent point la rose.
Gueldre, lisez mortier de crevettes, pas frais. Mais confit dans son jus et pourri tout exprès. Rogue, lisez boyaux de morue en compote, Salés, mais corrompus. Et l’on s’en galipote,
Quand on veut bien parer l’amorce de rigueur, Les dix doigts jusqu’au coude et le nez jusqu’au cœur. N’empêche que la pêche en juin ne soit plaisante ! Rien de plus fin que la sardine agonisante
Qui frétille et qui meurt avec de petits cris Comme si le canot était plein de souris. Et puis quoi ? Faut-il pas faire manger le monde ? Et sans la gueldre infecte, et sans la rogue immonde,
Bonsoir à la sardine, et vous ne l’auriez pas, Riches, pour vos hors-d’œuvre, et gueux, pour vos repas. Non plus que les pêcheurs, dame, les sardinières Ne hument en bouquet des odeurs printanières.
À passer tout le jour les sardines en main, Elles n’embaument pas le lis ni le jasmin ; Et leurs doigts, leurs cheveux, leur linge, leur peau même Tout ça sent le poisson. Mais bah ! j’aime qui m’aime !
Et les gas sont plus d’un qui les aiment ainsi. C’est qu’avec leur bonnet comme on les porte ici, Dont les coins envolés semblent des ailes blanches. Avec leur corselet qui fait saillir les hanches
Et dont, à l’entre-deux, le fichu reste ouvert, Avec leur jupon court qui montre à découvert Les mollets arrondis et les fines chevilles. On dira ce qu’on veut, ce sont de belles filles.
Sans compter qu’après tout le parfum le plus cher Ne vaut pas celui-là qui leur reste à la chair, Ce bon parfum salé, fort, montant, où se mêle L’effluve de la mer à ceux de la femelle,
Parfum voluptueux aux appels réchauffants, Qui met en appétit de faire des enfants. Et pas de ces enfants marmiteux et débiles, Avortons alanguis de fièvres et de biles,
Pauvres anges pâlots, mal venus, mal plantés, Comme ceux de hasard qu’on fait dans les cités ! Mais de robustes gas qui n’ont rien d’éphémère, Plantés pour reverdir, forts comme père et mère,
Rétus avant de naître et poilus en naissant. Ayant déjà dans leur regard phosphorescent La couleur de la mer que boiront leurs prunelles Et le vague infini qu’ont les vagues en elles ;
Car, fille et sardinière, ou fils et matelot, Tous auront la même âme, et c’est l’âme du flot. Chantez en y pensant, chantez vos cantilènes, Sardinières ! Chantez, et que par vos haleines
La mer féconde fasse entrer dans vos poumons Le suc de sa marée et de ses goëmons ! Chantez, et respirez aux relents de la salle Toute la vie en fleurs, tout l’amour qu’elle exhale !
Chantez ! Imprégnez-vous de sa maternité ! Et que ce soir, après votre ouvrage quitté, Les galants qui viendront vous chercher à la porte Se grisent de l’odeur que votre jupe emporte,
Et, tout enveloppés aussi de ce même air. Baisent dans vos baisers les baisers de la mer ! Aimez-vous et croissez, bonnes races marines Aux cœurs jeunes toujours dans vos larges poitrines !
Le monde est vieux, et les mâles y sont perclus. Faites donc des enfants pour ceux qui n’en font plus ! Les temps ne sont pas loin où la disette d’hommes Éteindra toutes nos Lesbos et nos Sodomes
Qui s’anéantiront dans leur stérilité. Mais le flambeau sur qui souffle un vent irrité, Vous le sauverez, vous, de nos morts ténébreuses, Braves gens, pauvres gens aux familles nombreuses,
Et vous le transmettrez ainsi de main en main, Ce flambeau de la vie, aux vivants de demain. Et quand l’humanité, le front couvert de rides, Terra sur ses flancs creux pendre ses seins arides,
Vous seuls saurez encor les secrets abolis. Et c’est près de la mer, c’est dans un de vos lits, Que naîtra, d’un pécheur et d’une sardinière, Le dernier-né des fils de la race dernière.
Cookies on Poetry Cove