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1894

LES PAPILLONS

Jean RICHEPIN

— Papillons, ô papillons, Restez au ras des sillons, Tout au plus courez la brande. C’est assez pour vos ébats.

Qu’allez-vous faire là-bas, Tout petits sur la mer grande ? — Laisse-nous, décourageux ! Il faut bien voir d’autres jeux

Que ceux dont on a coutume. Quand on est lassé du miel, Ne sais-tu pas que le fiel Est doux par son amertume ?

— Mais des fleurs pour vos repas, Là-bas vous n'en aurez pas. On n'en trouve que sur terre. Pauvres petits malheureux,

Vous mourrez le ventre creux Sur l'eau nue et solitaire. — Ô l'ennuyeux raisonneur Qui met sur notre bonheur

L'éteignoir d'avis moroses ! Ne vois-tu pas que ces prés Liquides sont diaprés De lis, d'œillets et de roses?

— Papillons, vous êtes fous. Ces fleurs-là, m'entendez-vous, Ce sont les vagues amères Où les rayons miroitants

Font éclore le printemps Dans un jardin de chimères. — Qu'importe, si nous croyons Aux fleurs de qui ces rayons

Dorent la belle imposture ! Dût-on ne point les saisir, N'est-ce pas encor plaisir Que d'en risquer l'aventure ?

— Allez, vous avez raison. Comme vous à l’horizon Mes vœux portent leur offrande. Poëtes et papillons,

Partons en gais tourbillons, Tout petits sur la mer grande.

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