Devant l’homme malingre, aux étroites épaules, Au grand cœur, le troupeau des vastes cétacés S’enfuit, et peu à peu de partout pourchassés, Voici que les derniers se cachent près des pôles.
Encore un peu de temps, et l’on ne verra plus Ces grands rois de la mer, cachalot et haleine. Dont le corps semble une île, et qui pour prendre haleine Font jaillir de leur front deux jets d’eau chevelus.
Premiers rêves rêvés par l’antique Nature. Bientôt ils rentreront en elle, évanouis, Et leurs corps disparus aux contours inouïs Seront une chimère à la race future.
Alors, si par hasard resté dans quelque trou, Un d’entre eux surgissant tout à coup se réveille, Les hommes de ces jours crieront à la merveille ; Celui qui l’aura vu passera pour un fou.
Ainsi, gens d’aujourd’hui, nous déclarons grotesque La légende trouvée aux livres des aïeux Qui racontent sans rire avoir vu de leurs yeux Ou grand serpent de mer, ou poulpe gigantesque.
Et qui sait cependant si dans ces temps lointains Il ne subsistait pas encor sous la même onde Des êtres échappés au trépas de leur monde, Survivantes lueurs des ancêtres éteints ?
Qui sait s’il n’en est plus, et si les eaux secrètes N’ont pas des plis sans fond, gouffres inviolés, Où le serpent de mer (riez, si vous le voulez !) Où le kraken-montagne, ont gardé des retraites ?
En ces creux qui jamais ne voient le jour vermeil, Que les phosphorescents peuplent seuls de lumière, Dans la sécurité d’une paix coutumière Ces monstres sont peut-être et dorment leur sommeil.
Des grottes d’une lieue, arrondissant des salles Où mènent les détours de labyrinthes noirs, Aux hôtes effrayants servent de promenoirs, Pour étendre à loisir leurs formes colossales.
Des fucus de mille ans et des algues sans bouts Leur font une forêt dont ils paissent les herbes, Et dans laquelle ils sont petits, eux les superbes. Comme des éléphants dans un champ de bambou.
Parmi ces promenoirs et ces forêts épaisses Ils retrouvent encor parfois l’illusion Des temps où la nature en pleine éclosion Savait tout faire énorme ainsi que leurs espèces.
Mais quelquefois aussi leurs cœurs inconsolés, Las de cette prison, sentent la nostalgie D’aller voir à leur tour le ciel et la magie De ce soleil perdu dont ils sont exilés.
Ils viennent respirer l’azur qui régénère, Et leur front fabuleux se dresse à l’horizon. Celui qui l’aperçoit n’en croit pas sa raison, Et celui qui le dit semble un visionnaire.
Non, non, vieux matelots, non. vous n’étiez pas fous ! Vous avez contemplé ces choses-là vivantes. Vous avez sous vos yeux tenu ces épouvantes. Ô légendes des bons aïeux, je crois en vous.
Je crois possible encor que subsiste et revienne, Conservé par l’abîme ainsi qu’aux jours anciens, Quelque monstre vainqueur du désastre des siens, Dernier fils de la faune antédiluvienne.
Je l’imagine seul, las de tout, plein d’ennui. Cherchant un frère en vain par tout ce morne espace, Ainsi qu’un Juif-Errant qui passe et qui repasse Dans un monde étranger où rien n’est fait pour lui.
Il regarde partout avec mélancolie, Et n’a personne à qui partager son tourment, Et mourra tristement et solitairement. Lamentable orphelin d’une époque abolie,
Image du chanteur dont le vaste cerveau Plein de rêves trop grands pour son siècle éphémère Semble y perpétuer une antique chimère Désormais monstrueuse en cet âge nouveau.
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