La oula ouli oula oula tchalez ! Hardi ! les haleurs, oh ! les haleurs, halez ! C’est pas tout d’avoir charge ; il faut rentrer sa charge. Or la brise aujourd’hui ne souffle point du large,
Mais d’amont ou d’aval, du noroit ou suroit, Ou même vent debout dans le chenal étroit. Aussi les chalutiers zigzaguent dans la rade Et courent bord sur bord ainsi qu’à la parade
Avant d’arriver juste au pertuis du goulet Où l’on doit entrer raide et droit comme un boulet. Enfin, d’un dernier coup d’aile rasant le môle, Le ventre à fleur de vague et l’écume à l’épaule,
Presque couchés sur l’eau qui balaye le pont, Ils s’enfilent de biais, se redressent d’un bond, Et les voilà flambards entre les deux jetées. Les voiles vont claquant sur les vergues fouettées,
Et les focs par flicflacs se gonflent à l’envers. Les matelots, couverts d’embrun, semblent tout verts. Souque ! Attrape à carguer ! Pare à l’amarre ! Et souque ! C’est le coup des haleurs et du câble à rimouque.
La oula ouli oula oula tchalez ! Hardi ! les haleurs, oh ! les haleurs, halez ! Les voici. Tout d’abord les malins du halage, Les aristos ! De vieux pêcheurs, venus à l’âge
Où la poigne n’est plus poigneuse aux avirons ; Mais, tout de même, encor larges des palerons, Ayant toujours un peu de sève sous l’écorce, Râblés, et, s’il le faut, bons pour un coup de force.
Puis, des veuves et des grands-mères, qui n’ont plus Personne à la maison et personne aux chaluts, Et qui gagnent leur vie à présent toutes seules. Malgré leurs cheveux blancs, solides ces aïeules !
Hautes et droites sous leur coiffe et leur fichu, Elles ont les yeux clairs et le grand nez crochu Ainsi que des oiseaux rapaces. Sous leur cotte Leurs jambes sèches vont d’un pas vif qui tricote
Et montre les tendons de leur jarret nerveux. Quand ces gaillardes-là se prennent aux cheveux, L’homme lui-même a peur de leurs pattes d’araignes, Économes d’argent, mais prodigues de beignes.
La oula ouli oula oula tchalez ! Hardi ! les haleurs, oh ! les haleurs, halez ! Viennent aussi des bat-la-flemme, des sans-douilles, Fainéants, suce-pots, grands dépendeurs d’andouilles,
Qui dans tous cabarets ont tué leur je dois, Et qui ne font jamais œuvre de leurs dix doigts Sinon lorsque la faim trop fort leur crie au ventre Et lorsque dans le dos leur estomac leur rentre.
Par les autres, qui vont partager avec eux, Ils sont mal vus, ces faux haleurs, mauvais péqueux Qui flibustent leur tour et rognent leur salaire. Mais comme ils sont plus forts, il faut qu’on les tolère,
Et les moins crânes leur font place au milieu d’eux. En loques, rapiécés, mais à la six-quat’deux, On devine qu’il n’ont point de sœur, point d’épouse, Plus de mère, qui les nettoie et les recouse.
La crasse en champignons s’écaille sur leur peau ; Et leur pan de chemise ainsi qu’un noir drapeau. Montrant leur triste viande aux trous de leur culotte. Aux fesses de ces grands enfants pend et ballotte.
La oula ouli oula oula tchalez ! Hardi ! les haleurs, oh ! les haleurs, halez ! Sautillant, boitillant, tortillant de la croupe. Arrive enfin le tas des gueux, comme une troupe
De canards éclopés qui poussent des couincouins. Ce sont les vieux pouillards, les gouines et les gouins. Hommes ou femmes, tous des dégaines pareilles ! Des calus plein les mains, du poil plein les oreilles,
Les pieds tors, les genoux fourbus, la gibbe aux reins, Tous plus ou moins quillots de leurs arrière-trains. Des gueules de pendus et des trognes d’ogresses ! Marmiteux, malandrins, lamentables bougresses,
Qui, leurs infirmités à l’air, l’œil en dessous, Pourraient tout aussi bien pour trucher quelques sous Rester à ne rien faire en demandant l’aumône. Ils aiment mieux gagner leurs ronds de cuivre jaune,
Venir trimer ici sans jamais dire assez, User de bout en bout leurs corps décarcassés, Et suer longuement jusqu’au dernier atome Ce qui reste de sang dans leur chair de fantôme.
La oula ouli oula oula tchalez ! Hardi ! les haleurs, oh ! les haleurs, halez ! Ils sont tous là. Va bien ! Campé droit comme un cierge À l’avant, un pêcheur a jeté sur la berge
Le filin par lequel le câble est abraqué. Le câble se déroule en serpent sur le quai. Et voici les haleurs, chacun sa place prise, Qui s’agrafent des doigts, tirant à contre-brise.
Hardi ! Le chef de file, une femme souvent, (La paie est double, et c’est au premier arrivant) Tient le câble à l’épaule ainsi qu’une bretelle. Hardi ! Que ce soit lui, l’homme, ou que ce soit elle,
La femme, il faut porter tout le poids sur son col, Le corps presque couché, les yeux fichés au sol, S’accrochant des orteils sur la surface lisse De la pierre et du bois visqueux où le pied glisse.
Rien ne bouge d’abord. Même, on cule un instant. Alors le chef de file entonne en chevrotant L’air des haleurs. Hardi ! Ça marche. Et d’une haleine Tous reprennent en chœur la vieille cantilène.
La oula ouli oula oula tchalez ! Hardi ! les haleurs, oh ! les haleurs, halez ! Le chemin est mauvais ; mais l’étape est prochaine. Hardi ! Souque ! On dirait des oignons à la chaîne.
Non. Avec leurs reins lourds, bombés, leurs fronts pendants, Leurs bras raidis, leurs poings clos, leurs pieds en dedans, Et leur allure veule et de guingois qui traîne, C’est comme un chapelet de crabes qui s’égrène.
Et c’est pitié de voir ces piétons s’attelant Au bateau si rapide en chapelet si lent. Dire qu’il faut ces nains pour bercer sur les ondes Ce géant paresseux aux ailes vagabondes !
Dire qu’il faut leur rude effort à ras du sol Pour son balancement voluptueux et mol ! Dire qu’il faut ces vieux, ces vieilles, ces bancroches. Ces quelques rats de quai, ces quelques poux de roches,
Tous ces crabes tordus, noirs, en procession, Pour ramener jusqu’à son nid cet alcyon ! Ah ! n’est-ce point pitié qu’ils peinent à la tâche, Eux, ces pauvres petits, pour tirer ce grand lâche !
La oula ouli oula oula tchalez ! Hardi ! les haleurs, oh ! les haleurs, halez ! Il faut l’entendre au fond des soirs troubles d’automne, La cantilène douce, obscure, et monotone.
Son la oula ouli oula oula tchalez Prend dans le ciel jauni des airs plus désolés, Quand la voix du soliste, aigre, aiguë et falote, À la fin du couplet sur un trille tremblote
Comme une larme au bout des cils avant de choir. Et quand, avec un bruit de nez dans un mouchoir, Le refrain en des couacs ridicules et tristes Se déchire au basson enrhumé des choristes.
Le soleil moribond se couche lentement. Les vieux chantent toujours sans souiller un moment À les voir, eux et lui, si douloureux, il semble Qu’ils sont à l’agonie et vont mourir ensemble.
Et quand lui s’est couché dans son sang répandu, La chanson monte alors comme un appel perdu, Comme un plaintif appel de fou qui déblatère Et que nul n’entend plus dans le ciel solitaire.
La oula ouli oula oula tchalez ! Hardi ! les haleurs, oh ! les haleurs, halez ! Ah ! c’est la nuit surtout, en décembre, nuit pleine, Qu’il faut l’entendre, la lugubre cantilène,
Alors que les haleurs, entrevus vaguement, La murmurent, lassés, comme un gémissement. Mélancoliquement ça roule en plainte sourde. Toujours tirant, toujours chantant, dans l’ombre lourde
Ils vont, et sans les voir longtemps on les entend. Rauque et lent, le refrain se traîne en sanglotant. Tout là-bas, dans le port, ça s’en va, ça s’enfonce. Et soudain, quand ça meurt, voici qu’une réponse
S’élève, tout là-bas, à l’autre bout du quai. C’est un nouveau bateau qui rentre, remorqué. Une autre bande est là, douloureuse, minable. Pauvres damnés à la besogne interminable !
Et de partout, du fond du port, du seuil des flots, L’ombre de l’horizon se peuple de sanglots. Et la nuit semble un champ plein de larves funèbres Qui pour l’éternité pleurent dans les ténèbres.
La oula ouli oula oula tchalez ! Hardi ! les haleurs, oh ! les haleurs, halez !
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