Le mont, la plaine, ont leurs corbeaux. Mais la mer, ce champ de bataille Dont tous les flots sont des tombeaux, La mer, les voulant à sa taille,
Plus noirs, plus lugubres, plus beaux, Plus grands, la mer a ses corbeaux. Arrière-garde de l’orage, Ils arrivent dans le ciel gris
En tournoyant, quand un naufrage, Couvrant la plage de débris, Leur a préparé de l’ouvrage À ces croque-morts de l’orage.
Pesant, majestueux, le vol De leurs larges ailes funèbres Tombe en spirale au ras du sol Comme une trombe de ténèbres ;
Et là, le chef droit sur le col, Ils arrêtent d’un coup leur vol. À les voir ainsi par la grève, Debout, l’œil fixé sur les eaux,
Ils donnent l’illusion brève Que ce n’est plus là des oiseaux. Mais des philosophes qu’un rêve Immobilise sur la grève.
D’un pas grave et sacerdotal, D’une allure de patriarche, Sans secousse ni saut brutal, Bientôt ils se mettent en marche.
On dirait que d’un piédestal Chacun descend, sacerdotal. Ils vont, très lents, et quand des choses Accrochent leurs yeux en passant,
Pour les voir ils prennent des poses Pédantesques, puis, croassant, En savants hérissés de gloses Ils se disent entre eux des choses.
Ils ont le verbe caverneux. Tels des Sibylles et des Mages Dénouant les mystiques nœuds D’un problème et rendant hommages
À l’oracle qui parle en eux Comme en un temple caverneux. Mais dès qu’ils voient une charogne, Bonsoir tenue et gravité !
Leur marche danse. Leur voix grogne. L’équilibre désorbité, L’aile battante en bras d’ivrogne, Ils s’affalent sur la charogne.
C’est leur paradis là-dedans. Le clou de leur bec droit lacère Ces haillons visqueux et pendants Qu’ils éparpillent de la serre,
Avec des cris brefs et stridents, Ceux-ci dessus, ceux-là dedans, De pourriture ils font ribote. Parmi la sanie et les vers
Ça rit, ça braille, ça jabote. Dans les jus épais, noirs et vers, Ça patauge jusqu’à mi-botte. Les croque-morts sont en ribote.
Car ils la boivent, les corbeaux. Cette chair flasque et corrompue. Ils l’ingurgitent par lambeaux. Plus c’est liquide et plus ça pue,
Mieux ils en gonflent leurs jabots. La carne est le vin des corbeaux. Las de manger et las de boire, S’ils croassent alors, leur voix
Chante en tons creux de bassinoire, Sinistre et comique à la fois, Un Requiem blasphématoire, Requiem sur un air à boire.
Enfin, repus, comme s’en vont Des goinfres à la panse pleine Qui se sont empiffrés à fond Et qui sont gavés, hors d’haleine,
Si lourds qu’ils en ont l’air profond. Enfin, solennels, ils s’en vont ; Et ces vivantes sépultures Prenant par le ciel leurs ébats
Y semblent les noires montures De sorciers qui dans les sabbats Vont avec d’infâmes postures Forniquer sur des sépultures.
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