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1894

LE SOUFFLE

Jean RICHEPIN

Ainsi dans leurs steppes sans bornes Roulant leurs pas incohérents, Mystérieux, vagues et mornes Dorment les vieux peuples errants.

Mais qu’un Attila crie aux armes, Et soudain le monde en alarmes Entend chanter dans les vacarmes Leur diane de conquérants.

La marche s’organise en groupes ; Les chevaux alignent leurs croupes ; Ces troupeaux deviennent des troupes Et le chaos forme des rangs.

— Au galop ! Reprenons la terre ! Allons, massacrons et pillons ! Où l’Arya propriétaire Fait ses orges dans les sillons,

Semons les fleurs plus éclatantes Qui germent du pied de nos tentes, Les têtes encor dégouttantes De pourpres et de vermillons,

Et dans nos charges hors d’haleine Laissons après nous sur la plaine Comme un manteau de grise laine Notre poussière en tourbillons ! —

Ils vont. Tel un guèpier rapace Essaime en masse hors du nid. Ils vont. On dirait que l’espace Devant leur pas se racornit.

Ils vont en nombre intarissable Et pareils à des grains de sable Dont la cendre est méconnaissable Quand l’ouragan les réunit

Et dans son essor les entraîne Sans qu’un seul atome s’égrène. Si bien que cette molle arène Roule comme un bloc de granit.

Mais après l’Attila farouche Qui surgit en les soulevant Au souffle orageux de sa bouche, Ils sont cendre comme devant.

On les voit alors se dissoudre, Et du nuage plein de foudre Le dur granit redevient poudre Qui s’éparpille en se crevant,

Et les hordes disséminées Retombent à leurs destinées En routes indisciplinées Qui n’ont plus pour guide le vent,

Ainsi sur les steppes des vagues, Atomes de l’eau, vous rouliez, Mystérieux, mornes et vagues, Sans vous connaître, par milliers,

Quand soudain passe la tempète Jetant un appel de trompette Que l’un à l’autre on se répète Dans le désert où vous alliez.

L’onde inconsistante qui coule Devient ressac, barre de houle, Lame de fond, et votre foule Escadronne ses cavaliers.

— Au galop ! En avant ! Nous sommes Serrés dans nos gouffres étroits. Premiers nés du globe où les hommes Veulent être aujourd’hui les rois,

Que notre empire ancien renaisse Comme aux temps de notre jeunesse, Qu’une autre fois le sol connaisse Le linceul de nos baisers froids,

Et que la terre se nivèle Encor sous une mer nouvelle, Tête ronde qui s’échevèle De nos flots hérissés tout droits ! —

Et contre les fortes jetées Aux crampons scellés dans le roc Vous poussez vos charges heurtées Dans un irrésistible choc.

Votre corps mou qui se contracte En paquets faisant cataracte Forme une masse plus compacte Que le fer qui se rue en bloc.

Les pierres de ciment couvertes Voient dans leurs poitrines ouvertes Entrer d’un coup vos lames vertes Comme entre dans la terre un soc.

Mais c’est le souffle de l’orage Qui vous soutient dans ce conflit. Votre âme obscure, c’est sa rage Qui la condense et la remplit.

Quand, époumonné, dans l’espace Il fuit comme un oiseau qui passe, Le fer de votre carapace Fluide flasquement mollit,

Et toute la force épandue Rentre dans la calme étendue Ainsi qu’une fille rendue Qui retombe au creux de son lit.

Et de même notre pensée, Ô flots et peuples vagabonds, Comme vous veut être lancée Pour tenter d’impossibles bonds.

Nous savons bien que sur la terre Sans avoir conquis le mystère Toujours dans l’ennui solitaire Éparpillés nous retombons ;

Nous aimons quand même, n’importe, Le souffle fou qui nous emporte Au mystère murant sa porte Devant nos galops furibonds.

Et toujours, et quoi qu’il arrive, Ô vous, Nomades émigrants, Ô vous, flots qui battez la rive, Ô vous, mes songes délirants,

Toujours nous guettons dans la nue L’éclair annonçant la venue De la grande haleine inconnue Qui met notre chaos en rangs,

Qui nous jette comme une armée Hors de la paix accoutumée. Qui change en feu notre fumée, Qui change nos lacs en torrents.

Venez donc, ô semeurs d’alarmes, Orages, vents, invasions ! Venez nous appeler aux armes Sans que jamais nous nous lassions !

Peuples endormis dans la trêve, Flots emprisonnés par la grève, Cœurs flottant aux limbes du rêve, Faut-il qu’ainsi nous languissions ?

Réveillez-nous de notre couche ! Souffle, souffle, haleine farouche ! Soufflez sur nous à pleine bouche, Tempête, Attila, passions !

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