Dans la forêt sonore aux rameaux toujours verts Les pins versent le sang de leurs cœurs entr’ouverts Et les pleurs parfumés de la térébenthine. Leur chevelure épaisse est comme une courtine
Dont les plis odorants masquent le lit vermeil Où la saline dort son paresseux sommeil. Et quand le vent de mer l’évente, et que la plaine À travers ces rideaux fait passer son haleine,
La brise en un seul baume unit les deux senteurs, Si bien que l’air qui vient alors des pins chanteurs Semble sur des bouquets et sur des cassolettes Avoir bu longuement l’âme des violettes.
Souffle délicieux, printemps fleuri sans fleurs, Fait de l’eau croupissante et des arbres en pleurs, C’est ainsi que par toi s’annonce la saline. Mais allons, et du haut de la dune en colline
Silencieusement regardons-la dormir. Mirage ! Sahara ! Les Bédouins ! Un émir Est venu planter là ses innombrables tentes Dont les cônes dressés en blancheurs éclatantes
Resplendissent parmi les tons bariolés De tapis d’Orient sur le sol étalés. Ces cônes sont les tas de sel sur les ladures ; Et ces riches tapis aux brillantes bordures
Ne sont que les côbiers, les fares, les œillets, Où l’évaporement laisse de gras feuillets Métalliques, moirés, flottant, d’or et de soie. Par l’étier et le tour qu’un paludier fossoie
La mer entre, s’épand, s’éparpille en circuits, Puis arrive aux bassins, étangs cuits et recuits Par le soleil pompant leur liquide substance. L’eau-mère peu à peu s’épaissit en laitance
Visqueuse, lourde, ainsi qu’une fonte d’argent. D’abord une huile rose y monte en surnageant. Elle élargit bientôt les franges de sa tache. Elle fonce, jaunit, se cuivre. Il s’en détache
Comme des yeux voguant en tourbillon léger Qui l’un à l’autre vont lentement s’agréger, Passant par les lueurs changeantes de l’opale, Pour se fixer et faire une croûte d’or pâle.
L’or pâlit chaque jour, puis durcit en cristaux Qui semblent des grêlons ternes. Mais les râteaux Râclent dans les œillets la moisson blanche et dure Oui hausse ses meulons de grains sur la ladure.
Et le sel enfin net, libre de sédiments, Étincelle au soleil comme des diamants. Ô diamant, ô perle fine Digne du front des souverains.
Et qu’on devrait comme divine Clore en de précieux écrins. Bien du pauvre que nul n’envie. Moisson d’écume aux flots ravie,
Fleur de vase changée en grains, Élixir dont la force amère Soutient notre vie éphémère. Pleur concret de la bonne mère,
Goutte de moelle de ses reins, Ô sel, ô nutritive manne Qui jamais ne t’anéantis, Par le sein de qui tout émane
Offerte à tous les appétits, Ô sel aimé de tous les êtres, Pour qui se battaient nos ancêtres Au fond des cavernes blottis,
Ô sel qui jadis eus dans l’âtre Près du feu ton culte idolâtre. Sel que la brute sur le plâtre Lèche et gratte pour ses petits,
Ô sel que les tribus barbares Échangent encore à présent Contre l’or et l’argent en barres Et plus qu’eux trouvent bienfaisant
Ô sel, que deviendraient nos races. Si dans les espaces voraces Soudain te volatilisant, Ton âme toute consumée
S’en allait comme une fumée De notre terre accoutumée À t’avoir en te méprisant ? Quelles langueurs universelles.
Quel dégoût de tout ce serait ! La pourriture que tu cèles Sous ta saveur comme un secret, Fade, écœurante, corrompue.
Avec son haleine qui pue Tout à coup s’épanouirait, Et de putréfaction lente Tout mourrait, la bête, la plante,
Dans l’atmosphère pestilente D’un déliquescent lazaret. L’océan, malgré les marées Qui le roulent sous leurs essieux,
Sentirait ses chairs dévorées Par ce souffle pernicieux. Dans ses flots lourds d’algues croupies Les poissons fondraient en charpies.
Et, désormais silencieux. Le globe à travers ses murailles Laissant fuir ses ordes entrailles Ressemblerait aux funérailles
D’une charogne dans les cieux. Garde-nous de ce jour sinistre Et de ce trépas empesté, Ô sel préservateur, ministre
Suprême de la pureté, Ô sel dont la saine magie De l’être entretient l’énergie, Ô sel des miasmes redouté,
Feu dont ils craignent les morsures, Fier archer dont les flèches sûres Leur font de cuisantes blessures, Sel, héros au glaive enchanté !
Ô sel désinfecteur du monde. Mystérieux, blanc, radieux. Gai, subtil, vainqueur de l’immonde, Sel, unique plaisir des vieux,
Ô sel qu’on pose sur la lèvre Du mourant, de l’enfant qu’on sèvre, Sel de bienvenue et d’adieux, Ô sel dont nos larmes sont faites,
Givre qui pâliras les faites Du temple où les derniers prophètes Annonceront les derniers Dieux ! Car toi qui prêtas ton essence
À notre primitive faim, Sel qui connus notre naissance, Tu nous scelleras notre fin. Humble grain que la paludière
Vole en passant pour sa chaudière Et cache au fond de son couffin, Sel que gaspillent les servantes, Tu verras les formes vivantes
Fondre, et de ces jours d’épouvantes Tu seras le blanc séraphin. De l’air brûlé, du sol sans eau, du ciel sans rides. Chante le chant de mort, terre aux lèvres arides !
Enfin l’heure est venue où les suprêmes flots Dans l’Océan suprême ont replié leur moire, Et les livres anciens gardent seuls la mémoire Des hommes d’autrefois qu’on nommait matelots.
Des centenaires fous, près des flaques dernières. Disent avoir vu là des apparences d’eau Où planait un brouillard comme un léger rideau. Grenouilles coassant au fond sec des ornières.
On écoute râler leurs contes du vieux temps ; Mais aux lieux désignés par leur geste débile On ne distingue plus qu’une plaine immobile D’où se sont envolés les nuages flottants.
Sous l’atmosphère dont le vide lourd accable Plus rien ne bouge au ras du sol, au haut des airs. Et le soleil tout nu verse sur ces déserts Ses feux dévastateurs dans l’azur implacable.
Plus d’eau ! Plus de vapeurs ! Un hâle universel ! La plante se flétrit et l’animal se couche. Le souffle moribond de la dernière bouche Dans l’espace altéré se cristallise en sel.
La chair même n’a pas le temps de se dissoudre En grasse pourriture où grouillent les ferments. Le liquide pompé, tout devient ossements Que le sel aussitôt encroûte de sa poudre.
Partout il se condense, il enveloppe, il mord, Il tue, et cependant qu’il tue, il purifie ; Car la mort ne doit plus putréfier la vie, Car la vie a cessé de naître de la mort.
Et chaque jour il serre une autre bandelette Autour du globe étreint sous son embrassement, Pour le conserver pur incorruptiblement. Suaire immaculé qui couvre un blanc squelette.
Mais vous êtes encor lointains, Sombres destins, Et pendant qu’ici je vous rêve, Voici les cris psalmodiés
Des paludiers Et leurs grands chapeaux sur la grève. Il fait doux. Un nuage clair Rafraîchit l’air
Et se traine en rose buée Sur la soie et l’or et l’argent Qui vont nageant Dans la vasière remuée.
Sans plus arrêter mon regard Au jour hagard Où la terre sera squelette, Je hume sous les pins chanteurs
Les deux senteurs Qui se fondent en violette. Et je jouis en m’en grisant Du jour présent
Où la pinède et la saline Versent en moi comme infusés Vos deux baisers, Sol amoureux et mer câline.
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