Skip to content
1894

LE PÉTREL

Jean RICHEPIN

Sur les landes désolées, Avant-coureurs d’ouragans Passent en brusques volées Des souffles extravagants

Où les feuilles envolées Dansent des farandolées En caprices zigzaguants. D’étain gris la mer se broche.

Au fond rentre le poisson. L’oiseau retourne à sa roche. Une lueur de glaçon Aux crêtes des flots s’accroche.

Et partout de proche en proche Court un étrange frisson. Tout à coup, un grand silence ! Plus rien au vert promenoir.

Dans l’azur un fer de lance Creuse un sinistre entonnoir. Le pétrel alors s’élance, Crie, un moment se balance,

Puis cingle droit au trou noir. Seul dans l’étendue immense Il aime à humer ce vent. Il en a l’accoutumance.

Il l’appelle en le bravant. Et la bataille commence Entre l’orage en démence Et lui qui vole au devant.

L’orage comme une boule Le roule sans le saisir. Dans ses doigts il glisse, il coule, Il passe, il joue à loisir ;

Et de la céleste houle, D’espace, d’air, il se soûle, Le bec claquant de plaisir. Ô pétrel, loin du rivage

Où nous gisons dans la paix, Loin de ce lâche esclavage, Loin de ce sommeil épais, Nous que le repos ravage,

Emporte-nous donc, sauvage Qui d’ouragans te repais. À ton âme fraternelle Vont nos âmes de démons.

Nous nous sentons vivre en elle. Ô farouche, nous t’aimons. Il faut à nos cœurs ton aile, L’éclair à notre prunelle,

Et l’orage à nos poumons.

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
LE PÉTREL · Jean RICHEPIN · Poetry Cove