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1894

LE MAUVAIS HÔTE

Jean RICHEPIN

— Du pain, du beurrʼ, du cidre ! Donnez m’en sans payer. Car j’ai les boyaux et la poche vides Qu’on les entend crier.

— Que le ciel te conduise À plus riche hôtelier. Moi je ne vends pas de ma marchandise Sans bourse délier.

— Malgré votre avarice, Ayez un peu pitié. J’ai tant fait de pas sur la route grise Que j’ai du sang aux pieds.

— Va-t-en jusqu’à la ville, Tu t’y feras soigner. Moi, mon cabaret n’est pas un hospice Pour les gueux sans souliers.

— Bonhomme à tête grise, Le sort peut me venger. Peut-être avez-vous quelque part un fils Qui n’a rien à manger.

— Mon fils est à sa guise À bord d’un morutier. Depuis quarante ans qu’il fait son service, Il est au moins gabier.

— Moi j’avais bien maîtrise De maître timonier. Mais j’ai fait naufrage et me repayse, Sans maille et sans denier.

— Va donc dans ta famille T’y fairʼ ravitailler. L’argent qui te manque a passé aux filles. Je n’en suis pas banquier.

— C’est ici mon église. J’en rʼconnais le clocher. Depuis quarante ans sur la mer jolie Je ne l’ai oublié.

— Quarante ans, que tu dises ! Quarante ans sur la mé ! Quel est donc ton nom ? N’es-tu pas mon fils ? Dis-le sans plus tarder.

— Je n’en ai plus envie, Je ne peux plus parler. Ah ! ma pauvre mèrʼ, s’elle était en vie, Ne l’eût pas demandé…

Et cœur et ventre vides, Mourut sur le pavé, Sans manger le pain ni boire le cidre De son père veuvier.

— Du pain, du beurrʼ, du cidre ! Donnez m’en sans payer. Car j’ai les boyaux et la poche vides Qu’on les entend crier.

— Que le ciel te conduise À plus riche hôtelier. Moi je ne vends pas de ma marchandise Sans bourse délier.

— Malgré votre avarice, Ayez un peu pitié. J’ai tant fait de pas sur la route grise Que j’ai du sang aux pieds.

— Va-t-en jusqu’à la ville, Tu t’y feras soigner. Moi, mon cabaret n’est pas un hospice Pour les gueux sans souliers.

— Bonhomme à tête grise, Le sort peut me venger. Peut-être avez-vous quelque part un fils Qui n’a rien à manger.

— Mon fils est à sa guise À bord d’un morutier. Depuis quarante ans qu’il fait son service, Il est au moins gabier.

— Moi j’avais bien maîtrise De maître timonier. Mais j’ai fait naufrage et me repayse, Sans maille et sans denier.

— Va donc dans ta famille T’y fairʼ ravitailler. L’argent qui te manque a passé aux filles. Je n’en suis pas banquier.

— C’est ici mon église. J’en rʼconnais le clocher. Depuis quarante ans sur la mer jolie Je ne l’ai oublié.

— Quarante ans, que tu dises ! Quarante ans sur la mé ! Quel est donc ton nom ? N’es-tu pas mon fils ? Dis-le sans plus tarder.

— Je n’en ai plus envie, Je ne peux plus parler. Ah ! ma pauvre mèrʼ, s’elle était en vie, Ne l’eût pas demandé…

Et cœur et ventre vides, Mourut sur le pavé, Sans manger le pain ni boire le cidre De son père veuvier.

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