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1877

LE GALANT JARDINIER

Jean RICHEPIN

Lorsque dans voire jardin, Mignonne, j'entrai soudain, Vous avez fui comme un daim. Vous avez caché vos craintes

Dans des coins en labyrinthes ; Mais j'ai suivi vos empreintes. J'ai su voir, même embrouillés Parmi les gazons mouillés,

Les baisers de vos souliers. Et, bon chien chassant de race, Mon flair que rien n'embarrasse A retrouvé votre trace.

Enfin mes yeux obstinés Dans l'ombre où vous vous tenez Voient le bout de votre nez. « Rendez-vous ! Ou je saccage

Tous les arbres du bocage Pour mettre l'oiselle en cage. » Alors, d'un rire moqueur Vous avez ri de bon cœur

A la barbe du vainqueur. « Riez ! mais il faut promettre Que j'aurai le droit de m'être Introduit là comme un maître,

Et que dans ce beau verger, Ainsi qu'un galant berger, Vous même allez m'héberger. » Alors, tel qu'un vin qui mousse,

Inondant votre frimousse Vos pleurs ont mouillé la mousse. « Pleurez ! Tout est superflu. Je suis le maître absolu.

J'aurai ce que j'ai voulu. » Alors, craignant ma colère, Voyant qu'il fallait me plaire, Vous avez chanté lanlaire,

Tra la la, turlulutu, Au nez de votre vertu, Et m'avez dit : « Que veux-tu ? » J'ai mis ma main dans la vôtre,

Et, faisant le bon apôtre, J'ai dit : « Une chose ou l'autre. » J'ai dit : « Bah ! comme des fous Allons tout droit devant nous.

Pour voir si vos fruits sont doux. Je voudrais goûter, les unes Après les autres, vos prunes, Qu'elles soient blondes ou brunes.

Et si vous ne m'empêchez. En dépouillant vos pêchers Je ferai des gros péchés. Même, si mon espoir ose,

Je pourrai cueillir la rose Que votre main blanche arrose. » Alors tu cédas. Alors Tu m'abandonnas ton corps,

Ton jardin plein de trésors. Ces fruits dont l'odeur allèche, Ces beaux fruits que l'été lèche Et mûrit à coups de flèche,

Ces fruits fermes, savoureux, Que mes désirs amoureux Savaient être faits pour eux. Ces fruits d'or et d'émeraude

Sur lesquels l'abeille rôde Et prend du miel en maraude, Je pus selon mon plaisir Les toucher et les choisir

Et m'en repaître à loisir. Maintenant, sans qu'on m'évince, Au jardin je suis un prince Absolu dans sa province.

J'ai droit de vie et de mort Sur les fruits que sans remord Ma main palpe et ma dent mord. « Peuh ! dit m'amour, qui badine,

Es-tu bien heureux ? — Pardine ! Je jardine, je jardine. »

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