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1877

LE DOMPTEUR

Jean RICHEPIN

Parce que ces fauves lions, Les rhythmes, les mots, les idées. Ont courbé leurs rébellions Sous nos paroles décidées.

Parce que nous avons le sort D'être des vainqueurs qu'on acclame Et de dompter môme la mort, Nous espérons dompter la femme.

Et c'est en chantant des chansons Comme un oiseau dans le bocage, Sans peur, sans regrets, sans frissons, •Que nous pénétrons dans sa cage.

La tigresse, en effet, pour nous Oublie un instant sa colère. Elle vient, douce, à nos genoux, 5'étonne, renâcle et nous flaire.

Elle sent comme un vague effroi En comprenant ce que l'on ose, Et met sur la main de son roi Le baiser de sa langue rose.

Humble, elle allonge sous nos pieds Sa souple échine qui se courbe. Mais nos gestes sont épiés Par un regard chargé de fourbe.

O bête, je te vois encor, Quand ta verte prunelle oblique Me jetait dans un éclair d'or Une menace famélique.

J'aurais dû sentir le danger ; Car tu crispais tes griffes noires. Et le désir de me manger Te faisait grincer les mâchoires.

Le fouet de la queue en courroux Flagellait tes deux flancs sans trêve, Et tu ridais ton mufle roux Pour miauler d'une voix brève.

Dans ta gorge aux rauquements sourds Grondait une rage étouffée. Mais, calme, je chantais toujours, Sûr de ma force comme Orphée.

N'ai-je pas l'instrument vainqueur Qui charma le fauve et la bête ? N'as-tu pas, pour l'entendre, un cœur ? On ne mange pas le poète !

Oui, tu cèdes. Malgré ta faim, Devant le dompteur tu te vautres. Victoire !… Mais voici la fin : Je fus mangé comme les autres.

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