C’est avril. C’est midi. La terre a mis son châle De verdure et de fleurs au dessin ondoyant, Et le ciel tend sur elle un dais de velours pâle Que le soleil retient d’un clou d’or flamboyant.
La nature fredonne un vieux chant de nourrice Et brode une layette en merveilleux festons ; Car elle sent les fruits germer dans sa matrice Et le lait de la sève arrondir ses tétons.
Nous, ses fils orgueilleux, les chefs de la famille, Nous croyons être seuls bercés sur ses genoux. Nous oublions toujours que son giron fourmille De plus petits enfants aussi choyés que nous.
Si parfois nous pensons à nos frères, les brutes, Qui devraient être rois étant les premiers nés, C’est pour nous souvenir qu’après d’ardentes luttes Nous volâmes leur droit d’aînesse à ces aînés.
Si nous pensons aux soins que prend d’eux la nature, C’est pour nous figurer qu’à nous, ses Benjamins, Comme une ménagère apprêtant la pâture Elle veut les offrir engraissés par ses mains.
Mais quant au peuple obscur des petits, des insectes, Qu’elle les aime ou non, nul ne veut le savoir. Poussière d’avortons nés de larves infectes, Nous les méprisons trop pour chercher à les voir.
Or, comme je rêvais ainsi, couché dans l’herbe, Voulant que de moi seul la nature eût souci, Tandis que je cuvais le vin de ma superbe, Une petite voix m’a bourdonné ceci :
Es-tu poète ? Mets ensemble Le plus clair cristal, qui te semble Un pleur du ciel, L’opale dont l’éclat se gaze
Sous un lait trouble, la topaze Couleur de miel, L’émeraude qui dans sa flamme A l’air de faire brûler l’âme
Du printemps vert, L’escarboucle de sang trempée Pareille à la goutte échappée D’un cœur ouvert,
Le saphir sombre qui scintille Plus que les yeux bleus d’une fille Près d’un amant, Mets le roi de toutes ces pierres,
Devant qui tu clos tes paupières, Le diamant, Que pour toi ce trésor s’arrange En une mosaïque étrange
Aux tons divers, Que ces belles choses sans nombre De leurs feux illuminent l’ombre. De tous tes vers,
Combine d’une main savante, Imagine, compose, invente, Refais, refonds, Sers-toi des poinçons et des limes,
Et que tes dessins soient sublimes Et soient profonds, Quand ton œuvre sera finie, Malgré l’effort de ton génie,
Tous tes cadeaux Ne pourront remplacer encore Ceux dont la nature décore Mon petit dos.
Je fais mon nid dans une feuille. Un enfant, pour peu qu’il le veuille, Du bout du doigt Peut briser ma feuille et ma vie.
Pourtant je suis digne d’envie, Môme pour toi. La nature, la mère auguste, N’est pas une marâtre injuste
Comme tu dis, Et pour d’autres que pour les hommes Elle a fait du monde où nous sommes Un paradis.
À qui donc sont les bois, la mousse, Les champs, les prés, le grain qui pousse, L’herbe qui poind ? Est-ce à toi, né dans une ville,
À toi dont la charogne est vile Et ne sert point ? Ou bien aux bêtes mes compagnes, Les seuls hôtes qui des campagnes
Soient coutumiers, Elles qui vivent des prairies Et qui les font toutes fleuries De leurs fumiers ?
Ou bien est-ce à moi, le gueux libre, Soul d’azur et dont l’aile vibre En plein soleil, Moi qui l’été m’amuse et rôde,
Qui l’hiver sous la terre chaude Dors mon sommeil, Et qui cours joyeux par la plaine, Mangeant à ma guise, sans peine
Et sans remords, Suivant la Mort épouvantable Qui partout dresse sur ma table La chair des morts ?
Lorsque je vis à ne rien faire, Toi, tu travailles, pauvre hère, Jusqu’au tombeau. La sueur te brûle et te sale.
Ton corps est laid, ton corps est sale. Moi je suis beau. Et je vis, sur ma main, bourdonnant de colère, Un être merveilleux et pourtant tout petit.
Ce rien du tout luisait comme un spectre solaire. C’était un scarabée. Il eut peur et partit.
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