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1881

LA FIN DES GUEUX

Jean RICHEPIN

Cette nuit-là, la nuit semblait encor plus noire. Le ciel avait voilé les astres et leur gloire Dans des nuages bas, lugubres et crevant Parfois, lorsque sautait un brusque coup de vent

Sifflant d’une voix rauque au bois mort d’un vieil arbre, Le plafond ténébreux se fendait comme un marbre, Et dans l’obscurité qui s’ouvrait tout à coup La lune apparaissait ainsi qu’un chef sans cou.

Mais cette clarté pâle aussitôt disparue Épaississait la nuit par son départ accrue. Il faisait un froid mol, opaque, humide et gris. Par moment, mes souliers dans la boue étant pris,

Je m’arrêtais, tendant vers l’ombre mes mains gourdes, Les pieds crispés, les reins rompus, les jambes lourdes, Ayant soif de trouver sur ma route un vivant. Car j’étais seul, perdu ; car, derrière et devant,

Partout, je me heurtais à des murs de ténèbres ; Et mes yeux, embrumés de visions funèbres, Contemplaient fixement dans le brouillard trompeur Le troupeau monstrueux des choses qui font peur.

Où suis-je ? Vais-je donc marcher la nuit entière ? Où suis-je ?… Allons toujours… Horreur ! un cimetière ! Est-ce un rêve ? Mes yeux voient-ils ce qu’ils croient voir ? Quelle est cette lueur qui déchire le noir ?

Non ! ce n’est pas un feu follet. C’est un feu rouge. Palpitant, animé, comme un haillon qui bouge, Tantôt droit, tantôt courbe, il se tord dans le vent. La terreur de la nuit me poussait en avant.

C’était trop noir derrière. Approchons de la haie ! Ainsi sur un cadavre un trou saignant de plaie, Sur une tombe en pierre ainsi ce feu luisait. Une grande ombre était devant, qui l’attisait.

Elle se retourna, m’ayant senti, surprise. C’était un long vieillard, front chauve, barbe grise, Le corps maigre dans un manteau dépenaillé, La tournure rigide ainsi qu’un empaillé.

Point terrible, malgré sa face de carême Car le nez souriait dans la figure blême, Et mettait sur ce blanc un beau ton violet. On eût dit un mouron oublié dans du lait.

Mais l’affreux cauchemar est quelquefois grotesque. Donc j’avais beau le voir comique, en rire presque, Je n’étais pas encor d’aplomb. D’ailleurs le vieux Faisait une besogne à vous troubler les yeux.

Il avait ramassé, parmi les tombes vertes, Les pommes de sapin dont elles sont couvertes ; Dans les petits enclos ravagés et fouillés, Il avait prix les bois des croix les moins mouillés ;

Puis, pour faire son feu se construisant un âtre Avec des os pour pierre et du sable pour plâtre, Il avait en chenets appuyé contre un mur Deux tibias posés en travers d’un fémur ;

Et, comme s’il était l’esprit du cimetière, Il se chauffait, assis sur le dos d’une bière. – Eh ! là-bas, cria-t-il, en voyant mon effroi, Que fais-tu, camarade ? Il fait noir ; il fait froid ;

Approche donc ! Voici la lumière et la flamme. Je ne suis pas un spectre, un revenant, une âme. Si tu veux regarder, tu sera convaincu Que je suis un vivant qui se chauffe le cul. –

Quand on est seul on tremble ; à deux, toute peur tombe. Donc, franchissant la haie, enjambant une tombe, Je fus bientôt assis, les pieds près des tisons. – Çà, me dit-il alors en souriant, causons !

De quel métier es-tu ? – Du métier de poète. – Le vieux me contempla, triste. Puis dans sa tête Il rumina longtemps tout bas je ne sais quoi, Avec un air navré qui me rendait tout coi,

Il semblait accablé de souvenirs moroses, Et marmottait les mots de printemps et de roses. Soudain je vis rouler des larmes dans son œil. Son maigre poing cogna la planche du cercueil.

Et le vieillard parla. Dans les jets de fumée Qu’il tirait à flocons de sa pipe allumée, Sa voix rauque et mordante en sons aigres siffla. Tandis que j’écoutais, voici comme il parla :

Il fut un temps, mon camarade, Un temps qui ne reviendra point, Où je vivais en rigolade, La main au pot, le verre au poing,

Où sous mes joyeuses guenilles Battait un cœur plein de printemps, Où j’ai biscoté bien des filles Que je payais de mes vingt ans,

Un temps où j’étais passé maître Comme ferlampier, franc luron, À qui le monde semblait être Une fête où l’on danse en rond.

Las ! las ! jeunesse disparue, Tu t’en vas, songe décevant, Ainsi que la tête bourrue D’un chardon s’échevèle au vent.

Las ! las ! mes pauvres fleurs fanées ! Comme un chat maigre le temps court, Et ce qui dura des années Comme un jour d’hiver paraît court.

Et pourtant que de bonnes choses Ont tenu dans ce jour d’hiver ! O gais printemps, mois pleins de roses, Ciel bleu, terre en fête, bois vert !

Que j’en ai goûté de délices ! Mais tout a passé sur mon cœur Ainsi que sur des pierres lisses File une source au flot moqueur.

J’ai vu de bons vins dans ma coupe Et dans mon plat de bons morceaux, Et j’ai trempé plus d’une soupe Avec la charité des sots.

Que m’en reste-t-il, à cette heure ? En suis-je plus gras d’un seul grain ? Pas même un parfum ne demeure Des branches de mon romarin.

Au château comme à la guinguette On laissait asseoir mes haillons, Et dans les plis de ma braguette J’ai pris de jolis papillons.

J’ai fait sur ma route inconnue Bien des enfants, fils de l’exil ; Déjà ma vieillesse chenue A reverdi dans leur avril.

Mais où sont-ils ? Hélas ! que sais-je ? Faits hier, oubliés demain ! Retrouveras-tu sous la neige Ce que tu semais en chemin ?

Et maintenant, moi, le vieux mâle, Qui dois être au moins trisaïeul Quand me viendra l’heure où l’on râle, Comme un chien je crèverai seul.

Fils, la jeunesse n’est pas sage. On rit, on s’amuse, et l’on croit Que la vie, oiseau de passage, Va revenir après le froid.

Nos jours ne sont pas hirondelles. Partis, ils reviendront au temps Où les crapauds auront des ailes, Où les poules auront des dents.

On suit son cœur, on suit son ventre, On va !… Puis, en tournant les yeux, On voit que c’est là-bas, au diantre, Qu’est la jeunesse, … et l’on est vieux.

Et quand on est vieux, camarade, C’est fait ! Alors on se sent las. Le teint verdit comme salade. Le corps sèche comme échalas.

On a le nez long, et l’œil terne, De l’étoupe jaune au menton, Et plus d’huile dans la lanterne. On crache blanc comme coton.

Et l’échine qui se détraque ! Et les jambes ! les reins ! le cou ! Pour jeter à bas la baraque. Il ne faut plus un bien grand coup.

C’est alors qu’une ménagère Vous serait bonne, et de l’argent ; Ça vous rendrait la mort légère. Mais va-t’en voir s’ils viennent, Jean !

C’est fait, c’est bien fini, te dis-je. Toi, le beau vaillant compagnon Dont la gaîté fut un prodige, Te voilà vieux, laid et grognon.

Et les fillettes printanières Ont peur de tes longs doigts poilus ; Les enfants te jettent des pierres ; Personne ne te connaît plus.

Qu’à mendier tu te hasardes, Tremblotant comme un homme soûl, Combien auras-tu de nasardes Pour gagner un malheureux sou !

Chanteras-tu ? Mais ta voix veule Rend plus de hoquets que de sons ; Et, n’ayant plus de dents en gueule, Tu bredouilleras tes chansons.

N’importe ! fais la bouche en fraise ! Grimace avec ton front trop grand ! Comme un coq dansant sur la braise, Tu dois faire rire en souffrant.

Et si tu n’as rien dans le ventre, Chante plus fort, d’un ton plus creux. Sois la cornemuse où l’air entre Et d’où sortent des chants heureux.

Ô cornemuse trop gonflée Dont la peau pète sous le bras, Un jour dans ta chanson sifflée Comme un son faux tu partiras.

Tu partiras sans qu’on en pleure ! De ceux que tu pus amuser, Pas un seul à ta dernière heure Qui ferme tes yeux d’un baiser.

Sans drap de toile ou de percale, Pour tout linceul tes pauvres os N’auront que ta chemise sale S’il t’en reste une sur le dos.

Pourris dans la fosse commune, Ô fou, ton dernier cabanon ! Personne, pas un et pas une, Ne se souviendra de ton nom.

Voilà ma vie, o camarade ! Elle ne vaut pas un radis. Ça commence par une aubade, Ça finit en De Profundis.

La morale de celle histoire, C’est que mon feu meurt. On t’attend, La bise est aigre, la nuit noire ; Donne-moi deux sous, et va-t’en.

J’ai mal fait. Tu feras de même. J’ai bien tort de te conseiller. À l’âge où l’on chante, où l’on aime, Mange ton pain blanc le premier.

Vouloir mettre une martingale Aux jeunes, pour qui tout est neuf, Autant ferrer une cigale, Plumer un chat, ou tondre un œuf.

Leur offrir la pauvre sagesse Quant de folie ils ont les biens, Qu’est-ce, sinon faire largesse De soupe aux bœufs, d’avoine aux chiens ?

Il disait vrai. Sa vie, hélas ! sera la mienne. Comme lui, j’ai tenté la route bohémienne. Je m’en vais en chantant dès le lever du jour, Par les prés de l’espoir, par les bois de l’amour,

Et le long de ta haie en fleurs, verte jeunesse. Quand un plaisir est mort, j’attends qu’un autre naisse, Et prends celui qui vient sans voir celui qui part. À maint joyeux banquet j’ai bonne et large part,

Et d’espoirs capiteux à loisir je m’enivre. La rime est un jupon ; je m’amuse à la suivre. Je l’accoste ; la fille en route se défend ; Bah ! derrière un taillis je lui fais un enfant,

Et je m’en vais après vers une autre chimère Laissant sur mon chemin et l’enfant et la mère. Je suis jeune aujourd’hui, gai, fantasque, fougueux. Mais je sais que je dois finir comme ce gueux.

Notre sentier fleuri s’achève en pente rude Dans un désert peuplé d’amère solitude. Et peut-être qu’un jour, lorsque l’âge outrageant À mes cheveux d’ébène aura mêlé l’argent,

Quand je n’aurai plus rien à jouer de mon rôle, Quand les hommes, après m’avoir trouvé très drôle Ou très grand, trouveront que je suis ennuyeux, Quand mes rimes aussi diront que je suis vieux,

Alors, sans feu ni lieu, courbant ma tête altière, J’irai m’asseoir tout seul dans quelque cimetière, Par une nuit sans lune et par un temps glacé, Et là, je raillerai moi-même mon passé ;

Et parlant d’une voix cyniquement mordante Sous le vent du malheur à l’haleine stridente, Las d’avoir tant marché, triste d’avoir vécu, De mes espoirs défunts je chaufferai mon cul.

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