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1894

LA COLÈRE DU BATEAU

Jean RICHEPIN

Béni soit ce joli quart ! Peu de brise. Pas d’écart. Mer confite. Je peux, tout en m’étirant.

Rimer quatre heures durant. J’en profite. Je vais en des vers très courts Mettre le très long discours,

La harangue, Qu’en parlant ce bateau-là Me fit le jour qu’il parla Dans sa langue.

Écoutez de point en point, Et si vous ne croyez point Mon histoire. C’est que vous êtes terrien.

Un terrien ne croit à rien, C’est notoire. Tout à bord est embarqué. Le bateau, quittant le quai,

Se balance. Et, tandis qu’il prend le vent, On entend auparavant Du silence.

Puis, soudain des bruits se font Dans ce silence profond. Le mât plie ; La toile claque au plus près ;

Un fil tend sur un agrès Sa poulie ; Et la coque sourdement Pousse un rauque grondement.

Voix touchante. C’est toi, bateau, qui gémis. Or voici, pour ses amis. Ce qu’il chante.

Sur les flots bons ou mauvais. Toujours et toujours je vais. Où donc vais-je ? Ces mathurins casse-cou

Me mènent au Mexique ou En Norwège. On part. Moi, je ne sais pas Quel point marquent leur compas,

Leur boussole. Ce sont des maîtres méchants. Seul, le mousse avec ses chants Me console.

Dans le calme noir des nuits Il me conte ses ennuis. Mais qu’importe ? Lui non plus, l’enfant martyr,

Il ne voudrait pas partir. Je l’emporte. Je l’emporte, sanglotant. Il me maudit. Et pourtant,

Seul je l’aime. Seul je comprends son chagrin. Quand moutonne sous un grain L’onde blème.

Comme lui je hais les flots Où la main des matelots Me ballotte, Où je cours contre mon gré,

Virant au geste exécré Du pilote. Comme lui je hais la mer. Et contre son fiel amer

Je réclame, Poison gluant que je bois Par tous les trous de mon bois, Jusqu’à l’âme.

Comme lui je cherche encor Le lointain et cher décor De la terre. Et comme lui je me sens

Sur ces gouffres mugissants Solitaire. Je n’étais pas né non plus Pour souffrir flux et reflux,

Pour connaître Ces tourmentes, ces effrois, Cette eau qui de baisers froids Me pénètre.

Dans le sol j’avais les pieds. Ils les ont estropiés Par la hache. Ils ont fait, ces nains morveux,

De mes branches des cheveux Qu’on arrache. Ils ont planté dans mon sein Un coin de fer assassin

Qui crevasse. De leur scie au cri moqueur Ils m’ont scié jusqu’au cœur Tout vivace.

Ah ! j’étais bon, cependant ! Avec mon abri pendant Sur leurs têtes, J’étais un abri pour eux,

Marcheurs, rêveurs, amoureux, Gens et bêtes. Ah ! j’étais fier, cependant ! Contre l’orage grondant,

Sentinelle, Je me tenais droit et fort, Et mes poings cassaient l’effort De son aile.

Ah ! j’étais beau, cependant ! Je florissais, étendant Dans l’espace Mes cent bras tout grands ouverts

Où le vent rhythme des vers Quand il passe. Ils m'ont tué cependant ! Et je vais, en attendant

D’être épave, Ainsi qu’un tas de bois mort Sur qui le flot tantôt mord, Tantôt bave.

Je vais où cela leur plaît. Ces nains, je suis leur valet À la chaîne. Ces nains, je leur obéis,

Moi, le roi de leur pays, Moi, le chêne ! Mais je saurai me venger. Toujours, les nuits de danger,

Je regarde Pour trouver enfin l’écueil. J’ai la forme d’un cercueil. Prenez garde !

Une nuit que vous serez Affolés, désemparés Sous la brise. Vous sentirez brusquement

S’effondrer le bâtiment Qui se brise. Alors, pleins d’un vain remord, Illuminés par la mort

Si prochaine, Vous comprendrez qu’il fallait Laisser pousser comme il est Le vieux chêne.

Ainsi, triste et mécontent, Le bateau crie en parlant. Mais le mousse Chante sa chanson. Sa voix

Enfantine est à la fois Rauque et douce. Et voyant, lui, l’inhumain, Que la peine du gamin

Est amère, Le bateau calmé se dit : — Bah ! je rendrai ce bandit À sa mère.

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