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1894

L’OUBLIEUX

Jean RICHEPIN

Ô bateau, roi des galants, Sous toi la vague se creuse, Et dans sa rage amoureuse Ses genoux serrent tes flancs.

Tu réponds à ses caresses, Ô bateau, roi des coureurs. Tu rends fureurs pour fureurs. Elle t’étreint. Tu la presses.

Quand son amour cependant T’accable, tu t’en soulages, Ô bateau, roi des volages, Qui veux vivre indépendant.

Roi des don Juans sans rebelles, Tu prends le plaisir donné ; Puis après, le dos tourné, Tu vas trouver d’autres belles.

Tu ne les revois jamais, Celles qui disaient : « Il m’aime ! » Tu ne t’en souviens plus même. Dis comment tu les nommais ?

Bienheureux qui suit ta mode, Bateau, roi des oublieux, Et se contente en tous lieux De la volupté commode !

Bienheureux, et sage aussi, Qui ne jouit que de l’heure, Comme toi que rien ne leurre, Bateau, roi des sans-souci !

Cela vaut mieux que de vivre En empoisonnant son cœur De regrets et de rancœur… Bienheureux qui s’en délivre,

Et boit avec des guenons Le vin des grosses ivresses À la santé des maîtresses Dont il ne sait plus les noms !

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