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1877

L'INCONSOLABLE

Jean RICHEPIN

L'amour parti, je suis tout seul dans la nuit noire, Sans fenêtre à ma prison. Vous, vous avez gardé, dans ce mal transitoire, L'espoir d'un autre horizon.

Vous croyez qu'il existe un ciel où vont les âmes, Un paradis rose et bleu, Où les anges fleuris, le front coiffé de flammes. Font de la musique à Dieu,

Où l'on connaît enfin le mot du grand mystère, Où les pauvres cœurs brisés Achèvent la chanson qu'ils commençaient sur terre Et reprennent leurs baisers.

Vous croyez que la mort n'est pas aussi cruelle Qu'on le raconte ici-bas, Et qu'elle est seulement l'aube spirituelle D'un jour qui ne finit pas.

Tant mieux que vous ayez le bonheur ineffable De croire à ce lendemain ! Elle vous servira, la foi dans cette fable, D'étoile à votre chemin.

Elle vous servira de pôle et de boussole. Elle sera pour vos pas Le compagnon qui guide et l'ami qui console Jusqu'au seuil blanc du trépas.

Vous mourrez les yeux pleins d'extase, en voyant poindre Le soleil qui vous est dû, Sûre que vous pourrez, quand j'irai vous rejoindre. Retrouver l'amour perdu.

Mais moi, que la science à la tétine amère A nourri de son lait noir, Je crois aux vérités que m'apprend cette mère. Et je n'ai pas votre espoir.

Je crois profondément que l'âme, au corps fidèle, Naît, vit, et meurt avec lui. Quand la flamme de vie a fondu la chandelle, Je crois que plus rien ne luit.

Je ne puis concevoir le paradis ni l'ange, Ni le bon Dieu qu'on rêva. Je crois à la matière, à qui le ver qui mange Rend l'être mort qui s'en va.

S'il existait pour moi, ce Dieu, c'est un blasphème Qu'à son trône j'enverrais. Car il n'est qu'un bourreau, s'il ordonne qu'on aime Et qu'on se sépare après.

Oh ! oui, femme fervente, oh ! oui, je vous envie De croire qu'il nous entend. Car je pourrais lui dire en lui crachant ma vie : « J'ai souffert. Es-tu content ?

J'ai souffert, et mes cris n'ont pas troublé ton somme. Et pourtant tu m'entendis. Tu peux t'appeler Dieu ; moi, je ne suis qu'un homme Et c'est moi qui te maudis. »

Mais je sais qu'il n'est point. Je n'aurai pas la joie De courir ce beau danger. Je sais qu'à des hasards sans nom je suis en proie, Et sans pouvoir m'en venger.

La force qui m'étreint ne m'est pas vénérable. Elle m'étreint, il suffit. Je ne réclame rien au temps irréparable Qui défait tout ce qu'il fit.

Mais si vous supportez la cruelle rupture L'air serein, presque content, En songeant que là-haut une extase future Renaissante vous attend.

Souffrez que moi, qui n'ai de recours que sur terre, Je songe aux anciens amours, Et que je sois navré de me voir solitaire, Privé de vous pour toujours.

Laissez-moi regretter cet oiseau qui s'envole, Ce passé qui fut présent. Laissez-moi, sans que rien au monde me console, Pleurer des larmes de sang.

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