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1894

L'HARENG SAUR

Jean RICHEPIN

Ne rougis pas de ta carcasse, Toi, vieux, qu’on nomme l’hareng saur. Garde ce sobriquet cocasse Comme un trésor.

Laisse rire ces bons apôtres. Nos beaux messieurs à tralala. Car tu n’es pas si laid qu’eux autres. Bien loin de là !

Ils font les fiers avec leur mine. Mais c’est l’astiquage qui rend Leur corps aussi blanc qu’une hermine Et transparent.

Tous les jours avec de l’eau douce Ils se lavent au saut du lit À force de savon qui mousse Et qui polit.

Ils ont la peau comme une espèce De baudruche passée au lard. J’aime mieux ta basane épaisse Comme un prélart.

Car c’est avant tout la chlorose Qui donne à leur teint ce reflet Et fait ces pétales de rose Trempés de lait.

Toi, que ton cuir soit propre ou sale, Qu’importe ! Il est d’un fameux grain, Il se tanne au soleil, se sale Dans le poudrain,

Se culotte aux souffles du large, Se cuit même dans ton sommeil ; Mais dessous court au pas de charge Un sang vermeil.

Et tout cela, mon camarade, Hâlé, fumé, roux, fauve, brun. Le soleil, l’eau, l’air de la rade, Le vent, l’embrun,

Tout cela se fond et s’arrange Avec la patine des ans En un riche métal étrange Aux tons luisants ;

Et, dressé sur ton col robuste, Ton vieux museau de mathurin Resplendit pour moi comme un buste D’or et d’airain.

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