Skip to content
1877

L'ENSORCELÉ

Jean RICHEPIN

A quoi bon la clef des champs ? d'est en vain que je la guette. Une fée aux yeux méchants M'a touché de sa baguette

Comme esclave je lui plus. Moi, j'eus soif de la connaître. Or je ne m'appartiens plus, Car elle a changé mon être.

J'allais, fier, libre et hardi, O femme, moi que tu mènes. J'écoutais ce que l'art dit A nous, ses catéchumènes.

J'espérais vivre au milieu Des noms de gloire qu'on nomme. Poète, on est demi-dieu. Or je ne suis plus qu'un homme.

Mon esprit clair se voila Dans les plis de ton corsage. Je vis, je t'aime, voilà ! Suis-je fou ? Suis-je encor sage ?

Je ne sais, et je ne veux Point le savoir. Qu'on me laisse ! Au bout d'un de ses cheveux, Comme un chien je vais en laisse.

Je marche dans la forêt Où l'amour tend ses lianes, Où sa voix comme un foret Perce l'air de ses dianes,

Où le long des verts sentiers Ses menottes enfantines Sèment sur les églantiers Mon sang rouge en églantines.

Et je vais, je suis sa voix, Je suis sa main. Que m'importe, Du moment que je la vois, Où son caprice m'emporte !

Je me moque bien des cieux Et des vierges Amériques Où s'enfonçaient les essieux De mes grands chars chimériques.

Je me moque des rayons Que nous, pauvres sans pelures, Poètes, nous essayons De mettre à nos chevelures.

Je me moque que le vent De me voir décoiffé rie. Plus haut que lui m'enlevant Je vis en pleine féerie.

Il me semble que je suis Dans l'île de la Tempête. La sorcière que je suis A changé mon âme en bête,

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
L'ENSORCELÉ · Jean RICHEPIN · Poetry Cove