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1894

JOLIS FLOTS

Jean RICHEPIN

— Jolis flots, voulez-vous m’entendre ? Dites-moi qui vous a donné Cette couleur d’un vert plus tendre Qu’un arbre en avril bourgeonné.

— Ce vert où l’aile de ton rêve Se teint d’espérance, ce n’est Que notre fiel qui toujours crève, Toujours crève et toujours renaît.

— Jolis flots, voulez-vous encore Me dire d’où vous vient souvent L’éclat soyeux qui vous décore Quand votre azur se moire au vent ?

— Regarde mieux nos fronts arides, Quand nous flottons comme un drapeau. Cette moire, ce sont des rides Aux plis flasques de notre peau.

— Jolis flots, comme des bergères, Paissant vos moutons, vous chantez. Leurs toisons d’écumes légères Vous font des flocons argentés.

— À l’aube des temps nous vécûmes, Et c’est pourquoi jusqu’à nos flancs Ce que tu nommes des écumes Pend en mèches de cheveux blancs.

— Jolis flots, si jeunes quand même, Je veux ouvrir vos cœurs fermés. Mais j’aimerais aimer qui m’aime. Dites-moi donc si vous m’aimez.

— Ni toi, ni personne. Cœurs vides Où ne bat que la trahison. Vieux Judas aux lèvres livides. Notre baiser est un poison.

— Jolis flots de la mer jolie, Ah ! cependant j’étais tout prêt À verser ma mélancolie Dans votre âme qui la boirait.

— S’il s’agit d’y vomir ta bile, Voici nos gueules de crapauds, Voici notre gouffre mobile Où dort l’immobile repos.

— Jolis flots, c’est cela. Sans trêve Roulez-moi dans vos goëmons. Oui, vous avez compris mon rêve. Vous voyez que nous nous aimons !

— Viens, alors, viens ! Plus ne diffère, Et jouis sans peur ni remords Du seul bien que puisse te faire Notre amitié de croque-morts.

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