Je t'aime, plus je te vois !
Quand pour la première fois
Je te vis, je fus sans voix.
Devant ma vue embrumée
S'étendit une fumée
Sensuelle et parfumée ;
Ainsi monte du cuveau
La vapeur du vin nouveau
Qui rend trouble le cerveau.
Lorsque tu levas ton voile,
Ton profond regard d'étoile
M'entra jusque dans la moelle ;
Tel un couteau d'acier dur
S'enfonce au cœur d'un fruit mûr.
Je dus m'appuyer au mur ;
Je tremblais de telle sorte
Que tu souris, toi, la forte,
Devant cette feuille morte.
Et, comme alors je sentis
Tous mes nerfs appesantis,
D'abord je me repentis.
Un rire plein de superbe
Retroussa ma lèvre acerbe.
Mais soudain, vert comme l'herbe,
J'eus, sous tes doigts souverains,
Un froid qui me prit aux crins,
A la nuque, et dans les reins.
C'était fait, j'étais en proie !
Pris dans tes cheveux de soie,
Je t'ai donné cette joie
De voir mes torts expiés ;
Car ma force est à tes pieds,
Car tes yeux sont mes guêpiers ;
Car devant ta beauté fraîche
Mon orgueil fume et te lèche
Comme un feu de paille sèche ;
Et je trouve qu'il est bien
Que je reste à jamais tien,
Toi la chaîne, et moi le chien.