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1877

DEUX LIARDS DE SAGESSE

Jean RICHEPIN

C'est vrai, j'étais un insensé ! J'appelais notre amour le nôtre, Le nôtre à nous ; j'avais pensé Qu'il n'était pas fait comme un autre.

Nous avons beau voir et savoir ; Pauvres orgueilleux que nous sommes. Nous nous imaginons pouvoir Ce que n'ont jamais pu les hommes.

Nous sourions lorsque l'aïeul Dit : « J'ai cueilli ce que tu cueilles. » Chacun de nous pense être seul Maître du trèfle à quatre feuilles.

Tout le monde est ainsi construit. Chaque flot de la mer profonde Croit que le ciel n'est que pour lui… Et j'ai fait comme tout le monde.

J'ai craque notre court printemps Serait une immortelle chose, Et qu'on pouvait rester cent ans A respirer la même rose.

J'ai pris mon sou pour un trésor. Ainsi la fillette ravie, A qui l'on donne un louis d'or, Pense qu'elle en a pour la vie.

J'ai cru que des autres humains L'amour était une veilleuse, Et que moi, dans mes fortes mains. J'avais la lampe merveilleuse.

J'ai cru que je pouvais chercher L'éternité dans l'heure brève, Et que je saurais dénicher Le merle blanc qui siffle en rêve.

J'ai cru que dans mon petit nid Loin du Temps, cet oiseau de proie, Je ferais couver l'Infini Par les deux ailes de ma joie.

J'ai cru… Mais qu'en'ai-je point cru ? J'ai pris pour le jour la nuit brune. Ma piquette pour un grand crû, Et mon fromage pour la lune.

Hélas ! je connais aujourd'hui Que l'homme est un fétu de paille Parla valse du vent conduit. Où le vent souffle, il faut qu'on aille.

On ne fait pas ce que l'on veut : On fait ce que veut la Nature. Quand nous écrivons notre vœu, La main du hasard le rature.

Et je souffre, et je suis navré, Et toujours, d'une âme aussi folle, Dans l'azur lointain je suivrai Mon espérance qui s'envole.

Je suis puni, je suis fouetté Par cette mère méconnue, L'implacable Réalité, Qui m'a rattrapé dans la nue.

Je suis puni, je suis en deuil, Pour avoir voulu l'impossible, Car les flèches de mon orgueil Prenaient une étoile pour cible.

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