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1881

BALLADE DU DÉGEL

Jean RICHEPIN

C’est le dégel aux pieds mouillés ! Dans le ciel, dont la toile écrue A des tons jaunâtres rouillés, On ne voit plus, lasse et recrue,

Filer en triangle la grue Vers les lieux où l’oranger croît. La boue immonde est apparue ; Mais les pauvres n’ont plus si froid.

À travers bottines, souliers, Chaussettes et bas, l’eau se rue Avec des sanglots gargouillés, Les toits dégouttent dans la rue.

Leur larme salissante et drue Sur le nez vous tombe tout droit Comme une roupie incongrue ; Mais les pauvres n’ont plus si froid.

Les gens les mieux mis sont souillés Par la crotte, et la malotrue Donne un allure de rouliers Même à l’opulence ventrue.

Jusqu’à la femme qu’on a crue Sans tache, et qui dans maint endroit Se met de la boue en verrue !… Mais les pauvres n’ont plus si froid.

Prince, grâce à la fange accrue, Malgré votre pied très étroit Vous avez l’air coquecigrue ; Mais les pauvres n’ont plus si froid.

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