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1877

AU BORD DE LA MER

Jean RICHEPIN

Je suis bien loin de vous et des choses passées. J'ai fui Paris, où mes anciennes pensées Hantaient tous mes chemins. J'y retrouvais partout les heures disparues

Dont les spectres plaintifs me suivaient par les rues En me prenant les mains ; Tous les regrets amers de nos belles années Y fleurissaient partout en fleurs empoisonnées

Aux fentes du pavé ; Je ne pouvais plus faire un pas hors de ma porte Sans voir le corbillard de l'Espérance morte ; Et je me suis sauvé.

Je me suis sauvé, faible et désertant la lutte, Sans oser regarder mon mal, comme une brute Qui cache ses yeux clos. Je me suis évadé loin de vous et du monde.

Entre Paris et moi j'ai mis la mer profonde, La mer et tous ses flots. Mais le noir souvenir m'a suivi sans relâche. J'emporte mon remords, comme un assassin lâche

Qui se serait enfui Laissant un corps saigner au coin de quelque haie Et qui croirait ouïr les lèvres de la plaie Crier derrière lui.

Pourtant, je pensais bien avoir trouvé l'asile. Je me suis enterré dans le calme d'une île Ainsi que dans un trou. Je ne vois plus le rire ironique de l'homme,

Je n'entends plus mentir la femme, et je vis comme Dans son arbre un hibou. Partout, emprisonnant mon âpre solitude, Je ne vois, je n'entends que la mer, la mer rude

Qui lutte avec le vent, Qui déchire ses mains sur les dents de la côte, Et dont la grande voix endormeuse est plus haute Que nos sanglots d'enfant.

Mais la mer a beau faire et peut enfler sa vague, Le vent a beau chanter sa chanson lente et vague. Je ne suis pas bercé. Rien ne peut endormir ma tristesse qui rage

Et qui pousse des cris ainsi que dans l'orage Un albatros blessé. Des cruels souvenirs mon âme est encor pleine, Et c'est eux que j'entends seuls dans la cantilène

Du vent et de la mer. J'entends, j'entends toujours les heures disparues, Dont les spectres plaintifs me suivaient par les rues, Me chanter le môme air.

Et les regrets, et les remords, et le vieux rêve Aussi bien que là-bas viennent sur cette grève Me hanter jusqu'ici ; Et, rhythmant 'les sanglots de la mer qui déferle,

Les larmes du rocher s'égouttent perle à perle, Et les miennes aussi. Ah ! c'est en vain, c'est bien en vain que je m'exile ! Je ne trouverai pas le refuge et l'asile.

Pourquoi chercher ? Pourquoi ? Je ne puis me sauver du passé qui m'accable. Je ne puis éviter le fantôme implacable. Le fantôme est en moi.

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