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1897

Ode II

Henri RÉGNIER

Les Heures de la Vie chantent et passentLes Heures de la Vie chantent et passent Debout et doubles, en guirlandeDebout et doubles, en guirlande De joie ou de tristesse,De joie ou de tristesse, Fortes ou lasses,Fortes ou lasses,

Et leurs mains tressentEt leurs mains tressent La couronne des jours, un à un, et s’enlacent.La couronne des jours, un à un, et s’enlacent. Une, parfois,Une, parfois, D’un geste qui sourit ou d’un geste qui pleure,D’un geste qui sourit ou d’un geste qui pleure,

Porte à ses lèvres qui les baisentPorte à ses lèvres qui les baisent La fleur de son extase ou la fleur de sa fièvre,La fleur de son extase ou la fleur de sa fièvre, Durable ou brève ;Durable ou brève ; Et toutes chantentEt toutes chantent

Et passent, par les mains unies.Et passent, par les mains unies. Ce sont les heures de la Vie.Ce sont les heures de la Vie. Les Heures du Passé songent dans l’ombre.Les Heures du Passé songent dans l’ombre. Les diadèmes d’or cerclent leur cheveux sombres ;Les diadèmes d’or cerclent leur cheveux sombres ;

Leurs robes sont graves de pourpres anciennes ;Leurs robes sont graves de pourpres anciennes ; Assises dans l’ombre, elles tiennentAssises dans l’ombre, elles tiennent De vieux miroirs pâles et ternesDe vieux miroirs pâles et ternes Où elles se mirent longtempsOù elles se mirent longtemps

Et se cherchent toujours et ne se revoient pas.Et se cherchent toujours et ne se revoient pas. Parfois, elles parlent tout bas ;Parfois, elles parlent tout bas ; On les entendOn les entend Chuchoter comme un bruit de feuilles mortes ;Chuchoter comme un bruit de feuilles mortes ;

Elles ont des clefs qui n’ouvrent plus de portesElles ont des clefs qui n’ouvrent plus de portes Elles ont froid comme d’être nues ;Elles ont froid comme d’être nues ; Chacune se sent seule ensemble,Chacune se sent seule ensemble, Et la plus vieille boit de sa lèvre qui trembleEt la plus vieille boit de sa lèvre qui tremble

Au cristal d’une coupe fendueAu cristal d’une coupe fendue Une eau de larmes et de cendre.Une eau de larmes et de cendre. Les Heures d’Amour sont jeunes et belles.Les Heures d’Amour sont jeunes et belles. Les voici toutes,Les voici toutes,

Regarde-les !Regarde-les ! Que leur importe l’ombre ou les cieux étoilés,Que leur importe l’ombre ou les cieux étoilés, Le doux soleil au fleuve et l’averse à la route,Le doux soleil au fleuve et l’averse à la route, Les roses d’autrefois, les épines d’alors,Les roses d’autrefois, les épines d’alors,

Et les robes de pourpre et les couronnes d’or ?Et les robes de pourpre et les couronnes d’or ? Que leur importeQue leur importe Le miroir, la corbeille et la clef et la porte ?Le miroir, la corbeille et la clef et la porte ? Regarde-les.Regarde-les.

Elles sont toutes là, couchées,Elles sont toutes là, couchées, Chacune seule en sa pensée,Chacune seule en sa pensée, Aveugles, immobiles et belles ;Aveugles, immobiles et belles ; Mais l’Amour est au milieu d’elles,Mais l’Amour est au milieu d’elles,

DeboutDebout Et mystérieux, tout à coup,Et mystérieux, tout à coup, Dans l’envergure de ses ailes ;Dans l’envergure de ses ailes ; Il chante nu au milieu d’elles,Il chante nu au milieu d’elles,

Et toujoursEt toujours Chacune en sa pensée entend chanter l’Amour.Chacune en sa pensée entend chanter l’Amour.

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Ode II · Henri RÉGNIER · Poetry Cove