Skip to content
1897

Les Corbeilles

Henri RÉGNIER

Tresse l’osier au saule et le brin à la branche ; Écoute l’eau qui fuit où le Temps s’est miré Et fixe l’anse verte à la corbeille blanche. C’est le soir. L’ombre est douce au sommeil étiré

De celui qui s’endort paisible dans la joie D’avoir vécu son jour et d’avoir espéré. Avec l’osier flexible et le saule qui ploie Il a fait en chantant de l’aurore à la nuit

Une corbeille ronde où les Heures qu’envoie L’insatiable Hier au-devant d’Aujourd’hui, Une à une, pieds nus dans l’herbe qui les frôle, Apporteront les fleurs qu’elles cueillent pour lui.

L’osier rit dans le vent où s’argente le saule Et les Heures sont là qui, la main dans la main, Le regardent dormir, épaule contre épaule. Puis viendra le réveil et le nouveau matin ;

L’été mystérieux au printemps qui l’appelle Mêlera sa voix grave à son rire incertain ; Enfant, tu tresseras la guirlande nouvelle ! Et comme l’orgueil clair dirigera tes doigts

Tu poliras l’argent que le marteau cisèle ; Las de l’osier et las du saule et las de toi, Tu voudras au métal qui pèse et qui résiste Entrelacer les fleurs de les jours d’autrefois.

Les Heures reviendront lasses et déjà tristes Et joignant à leurs mains où leur geste les tord L’opale soucieuse et la pâle améthyste. Elles, qui de leurs fleurs paraient l’enfant qui dort,

Invisibles jadis et faites de tes songes T’apportent les fruits faux à qui ta bouche mord ; Tu verras s’entasser dans l’argent qu’elle ronge, Avec la poire acide et l’acide citron,

La grappe sans douceur dont la pourpre est mensonge, Puis les saules d’argent, en pleurs, s’effeuilleront, L’osier au bord de l’eau gémira dans la vase, Et les oiseaux d’exil au ciel gris passeront.

Et toi, pour évoquer ton ancienne extase Et les soleils décrus par delà l’hiver mort, Tu voudras, près de l’âtre où le sarment s’embrase, Forger avec tes mains une corbeille d’or ;

Tu la feras plus vaste et la feras plus belle Que celle d’argent même et d’osier, et, encor Les Heures reviendront vers toi qui les appelles, Une à une, à pas lents, en silence et toujours,

Cortège que ta vie eut sans cesse auprès d’elle, Les Heures de tristesse et les Heures d’amour Et celles qui jadis jusqu’à toi sont venues Y reviendront verser la cendre de tes jours…

Tu fermeras les yeux, car elles seront nues.

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
Les Corbeilles · Henri RÉGNIER · Poetry Cove