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1902

LE SANG DE MARSYAS

Henri RÉGNIER

Chaque arbre a dans le vent sa voix, humble ou hautaine, Comme l'eau différente est diverse aux fontaines. Écoute-les. Chaque arbre a sa voix dans le vent. Le tronc muet confie au feuillage vivant

Le secret souterrain de ses sourdes racines. La forêt tout entière est une voix divine ; Écoute-la. Le chêne gronde et le bouleau Chuchote, puis se tait quand le hêtre, plus haut,

Murmure ; l'orme gémit ; le frisson du saule, Incertain et léger, est presque une parole, Et, fort d'un âpre bruit et d'un souffle marin, Mystérieusement se lamente le pin

De qui l'écorce à vif et le tronc écorché Semblent rouges du sang d'un satyre attaché… Marsyas ! Je l'ai connu

Marsyas Dont la flûte hardie a confondu la lyre ; Je l'ai vu nu, Lié par les pieds et les mains

Au tronc du pin ; Je puis vous dire Ce qui advint Du Dieu jaloux et du Satyre,

Car je l'ai vu, Sanglant et nu, Lié au pin. Il était doux, pensif, secret et taciturne ;

Petit et robuste sur ses jambes, L'oreille longue, pointue et grande ; La barbe brune Avec des poils d'argent ;

Ses dents Étaient blanches, égales, et son rire Rare et bref lui montait aux yeux En une clarté triste et soudaine,

Silencieux… Il marchait d'un pas sec, brusque et dansant Comme quelqu'un qui porte en soi-même Quelque joie éclatante et pourtant taciturne,

Car s'il souriait rarement il parlait peu Et toujours en caressant sa barbe brune A poils d'argent. Aux jours d'automne

Où les satyres fêtent le vin Et boivent à l'outre en chantant le fruit divin, Où gronde et tonne Le tambourin ;

Aux jours d'automne, Où ils dansent d'un pied sur l'autre Autour du pressoir rouge et de l'amphore haute, Le pampre aux cornes,

La torche aux mains ; Aux jours d'automne, Où ils sont ivres, On voyait Marsyas en leur troupe les suivre

A petits pas Légers, et ne se mêlant pas A leur orgie. Le vin ne coulait point sur sa barbe rougie

A pourpre claire. Il cueillait une grappe et, grave, assis à terre, La mangeait délicatement, grain à grain, Et dans sa main

Jusqu'au bout, une à une, il crachait les peaux vides. Il vivait à l'écart auprès d'un bois de pins. Sa grotte était creuse et basse, Ouverte au flanc d'un rocher, près d'une source,

On y voyait un lit de mousse, Une coupe D'argile, Une tasse

De hêtre, Un escabeau Et dans un coin une gerbe de roseaux. Dehors, à l'abri du vent,

Il avait construit, étant habile Dans l'art de tresser la paille Et gourmand De miel nouveau, des ruches pleines dont l'essaim

Mêlait un bruit d'abeille au murmure des pins. C'est ainsi que vivait Marsyas le satyre. Le jour, Il s'en allait à travers champs partout où sourd

L'eau mystérieuse et souterraine ; Il connaissait toutes les fontaines : Celles qui filtrent du rocher goutte à goutte, Toutes,

Celles qui naissent du sable ou jaillissent dans l'herbe, Celles qui perlent Ou qui bouillonnent, Brusques ou faibles,

Celles d'où sort un fleuve et d'où part un ruisseau, Celles des bois et de la plaine, Sources rustiques ou sacrées, Il connaissait toutes les eaux

De la contrée. Marsyas était habile au métier Roseaux ! De vous tailler :

A chaque bout de la tige, il coupait juste Au bon endroit Ce qu'il fallait pour qu'elle devînt, Syrinx ou flûte ;

Il y perçait des trous pour y poser les doigts Et un autre plus grand Par où l'on souffle Avec la bouche

L'humble haleine qui, tout à coup, au bois divin Chante mystérieuse, inattendue et pure, S'enfle, rit, se lamente ou s'irrite ou murmure. Marsyas était habile et patient.

Il travaillait parfois à l'aube ou sous la lune En caressant Sa barbe brune A poils d'argent.

Il savait mille choses sur les façons De tailler les roseaux courts ou longs Et sur les sons Et comment il fallait unir les lèvres et faire

Jaillir la note aiguë et claire Ou grave, ou douce, ou brève, ou basse, Et ménager son souffle afin qu'il ne se lasse, Et comment il faut tenir son corps,

Tenir ses bras, Le coude en bas, Que sais-je encor ?… Il n'aimait pas chanter quand on pouvait l'entendre.

De sa grotte jamais on ne le vit descendre, Et, comme le faisaient les satyres souvent, Défier les bergers à des luttes de chant. Mais le soir, quand partout les hommes et les bêtes

Dormaient, il se glissait sans bruit dans l'herbe fraîche Et, seul, il s'en allait, parfois, jusqu'au matin, Sur la pente du mont s'asseoir parmi les pins, En face de la nuit, du silence et de l'ombre.

La chanson de sa flûte emplissait le bois sombre. O merveille, on eût dit que chaque arbre eût chanté ! Et c'est ainsi, enfant, que je l'ai écouté…. C'était vaste, charmant, mystérieux et beau

Cette forêt vivante en ce petit roseau, Avec son âme, et ses feuilles, et ses fontaines, Avec le ciel, avec la terre, avec le vent… Mais ceux qui l'avaient entendu

Raillaient disant : «Ce Marsyas est un peu fou Son chant rit puis pleure tout à coup, Se tait, reprend,

Sans qu'on sache pourquoi Et cesse et pleure encor.» «—Il ne sait pas jouer selon les lois Et fait bien de chanter pour les arbres des bois.»

Ainsi parlait Agès, le faune, Chanteur fameux et rival non sans envie. Il était vieux et n'avait qu'une corne. Il n'aimait pas

Marsyas. Ce fut alors Qu'Apollon, traversant le pays d'Arcadie, S'arrêta quelque temps chez les gens de Cellène.

La moisson faite, la vendange était prochaine, Et, comme les grappes étaient lourdes Et que les granges étaient pleines Et qu'on était heureux,

On accueillit gaîment le Dieu Porteur de lyre. Il était beau à voir debout dans le soleil, Touchant sa lyre d'or d'un grand geste vermeil,

Magnifique, hautain, solennel et content, Auguste ; il s'essuyait le front de temps en temps. Les cordes de métal vibraient, fortes et douces, Et l'écaille ronflait et sonnait sous son pouce,

Et l'hymne s'élevait sur un mode sacré, En cadence, dans l'air pacifique et pourpré, Égale, harmonieuse et large ; et, comme en feu, La lyre d'or chantait sous le geste du Dieu.

Nous étions tous autour de lui, Pasteurs, pâtres, bergers, pêcheurs et bûcherons, Assis en rond Autour de lui ;

Et moi seul, qui suis vieux, vis encore aujourd'hui De ceux qui, jadis, entendirent La grande Lyre. Et les faunes, et les sylvains, et les satyres

Des bois, de la plaine et du mont Étaient venus au-devant d'Apollon. Marsyas seul était resté Là-haut,

Dans sa grotte, Couché, A écouter les pins, les abeilles, le vent… O Marsyas ! c'est là qu'ils te vinrent chercher.

La lyre s'étant tue, ils voulurent aussi Faire entendre au Chanteur notre chanson d'ici. Chacun sur sa syrinx, sa flûte ou son pipeau A leurs diverses voix fit retentir l'écho.

Chacun avait son tour et faisait de son mieux, Et ces airs arrivaient à l'oreille du Dieu, Rauques, gauches, naïfs, maladroits ou rustiques. Deux des joueurs parfois se donnaient la réplique,

Et leurs chants alternés, tour à tour, et rivaux Se succédaient boiteux parfois et souvent faux. Apollon écoutait ces gens avec bonté, Silencieux, toujours debout dans la clarté,

Attentif aux bergers ainsi qu'aux aegypans, Sans fatigue, impassible et toujours indulgent Jusqu'à ce que parût enfin Agès, le faune. Il était vieux, ridé, poussif et presque aphone.

Il avait bien été, dit-on, jadis adroit A la flûte, mais l'âge avait lassé ses doigts, Et, quand il y souffla d'une bouche édentée, Un son rauque sortit de sa flûte vantée,

Tellement suraigu et strident qu'Apollon, A cette abeille ainsi transformée en frelon, En feignant d'arranger une corde à sa lyre, Et malgré lui, ne put s'empêcher de sourire

D'Agès qui achevait le rythme commencé. Le vieil Agès vit ce sourire et fut vexé. «Puisqu'il sourit de moi, il rirait sûrement De Marsyas», se dit Agès, et doucement

Au Dieu qui l'écoutait il parla du satyre… Comme le goût du miel fait oublier la cire On oublierait que le Chanteur avait souri D'Agès, quand il rirait du pauvre Marsyas.

Il vint. On s'écartait sur son chemin. Il marchait vite De son petit pas sec et prompt,

Comme quelqu'un qui veut en avoir fini vite. Il avait apporté sa flûte La plus petite Et la plus juste,

Faite d'un seul roseau Égal et rond, Puis il s'assit en face d'Apollon, Modeste et les yeux clignés

Devant le Dieu magnifique et vermeil Avec sa lyre d'or debout dans le soleil. Marsyas chanta. Ce fut d'abord un chant léger

Comme la brise éparse aux feuilles d'un verger, Comme l'eau sur le sable et l'onde sous les herbes. Puis on eût dit l'ondée et la pluie et l'averse, Puis on eût dit le vent, puis on eût dit la mer.

Puis il se tut, et sa flûte reprit plus clair Et nous entendions vibrer à nos oreilles Le murmure des pins et le bruit des abeilles, Et, pendant qu'il chantait vers le soleil tourné,

L'astre plus bas avait peu à peu décliné ; Maintenant Apollon était debout dans l'ombre, Et dédoré, et d'éclatant devenu sombre, Il semblait être entré tout à coup dans la nuit,

Tandis que Marsyas à son tour, devant lui, Caressé maintenant d'un suprême rayon Qui lui pourprait la face et brûlait sa toison, Marsyas ébloui et qui chantait encor

A ses lèvres semblait unir un roseau d'or. Tous écoutaient chanter Marsyas le satyre ; Et tous, la bouche ouverte, ils attendaient le rire Du Dieu et regardaient le visage divin

Qui semblait à présent une face d'airain. Quand, ses yeux clairs fixés sur lui, Marsyas le fou Brisa sa flûte en deux morceaux sur son genou. Alors ce fut, immense, âpre et continuée,

Une clameur brusque de joie, une huée De plaisir trépignant et battant des talons. Puis tout, soudainement, se tut, car Apollon, Farouche et seul, parmi les rires et les cris,

Silencieux, ne riait pas, ayant compris. Chaque arbre a dans le vent sa voix, humble ou hautaine, Comme l'eau différente est diverse aux fontaines. Écoute-les. Chaque arbre a sa voix dans le vent.

Le tronc muet confie au feuillage vivant Le secret souterrain de ses sourdes racines. La forêt tout entière est une voix divine ; Écoute-la. Le chêne gronde et le bouleau

Chuchote, puis se tait quand le hêtre, plus haut, Murmure ; l'orme gémit ; le frisson du saule, Incertain et léger, est presque une parole, Et, fort d'un âpre bruit et d'un souffle marin,

Mystérieusement se lamente le pin De qui l'écorce à vif et le tronc écorché Semblent rouges du sang d'un satyre attaché… Marsyas !

Je l'ai connu Marsyas Dont la flûte hardie a confondu la lyre ; Je l'ai vu nu,

Lié par les pieds et les mains Au tronc du pin ; Je puis vous dire Ce qui advint

Du Dieu jaloux et du Satyre, Car je l'ai vu, Sanglant et nu, Lié au pin.

Il était doux, pensif, secret et taciturne ; Petit et robuste sur ses jambes, L'oreille longue, pointue et grande ; La barbe brune

Avec des poils d'argent ; Ses dents Étaient blanches, égales, et son rire Rare et bref lui montait aux yeux

En une clarté triste et soudaine, Silencieux… Il marchait d'un pas sec, brusque et dansant Comme quelqu'un qui porte en soi-même

Quelque joie éclatante et pourtant taciturne, Car s'il souriait rarement il parlait peu Et toujours en caressant sa barbe brune A poils d'argent.

Aux jours d'automne Où les satyres fêtent le vin Et boivent à l'outre en chantant le fruit divin, Où gronde et tonne

Le tambourin ; Aux jours d'automne, Où ils dansent d'un pied sur l'autre Autour du pressoir rouge et de l'amphore haute,

Le pampre aux cornes, La torche aux mains ; Aux jours d'automne, Où ils sont ivres,

On voyait Marsyas en leur troupe les suivre A petits pas Légers, et ne se mêlant pas A leur orgie.

Le vin ne coulait point sur sa barbe rougie A pourpre claire. Il cueillait une grappe et, grave, assis à terre, La mangeait délicatement, grain à grain,

Et dans sa main Jusqu'au bout, une à une, il crachait les peaux vides. Il vivait à l'écart auprès d'un bois de pins. Sa grotte était creuse et basse,

Ouverte au flanc d'un rocher, près d'une source, On y voyait un lit de mousse, Une coupe D'argile,

Une tasse De hêtre, Un escabeau Et dans un coin une gerbe de roseaux.

Dehors, à l'abri du vent, Il avait construit, étant habile Dans l'art de tresser la paille Et gourmand

De miel nouveau, des ruches pleines dont l'essaim Mêlait un bruit d'abeille au murmure des pins. C'est ainsi que vivait Marsyas le satyre. Le jour,

Il s'en allait à travers champs partout où sourd L'eau mystérieuse et souterraine ; Il connaissait toutes les fontaines : Celles qui filtrent du rocher goutte à goutte,

Toutes, Celles qui naissent du sable ou jaillissent dans l'herbe, Celles qui perlent Ou qui bouillonnent,

Brusques ou faibles, Celles d'où sort un fleuve et d'où part un ruisseau, Celles des bois et de la plaine, Sources rustiques ou sacrées,

Il connaissait toutes les eaux De la contrée. Marsyas était habile au métier Roseaux !

De vous tailler : A chaque bout de la tige, il coupait juste Au bon endroit Ce qu'il fallait pour qu'elle devînt,

Syrinx ou flûte ; Il y perçait des trous pour y poser les doigts Et un autre plus grand Par où l'on souffle

Avec la bouche L'humble haleine qui, tout à coup, au bois divin Chante mystérieuse, inattendue et pure, S'enfle, rit, se lamente ou s'irrite ou murmure.

Marsyas était habile et patient. Il travaillait parfois à l'aube ou sous la lune En caressant Sa barbe brune

A poils d'argent. Il savait mille choses sur les façons De tailler les roseaux courts ou longs Et sur les sons

Et comment il fallait unir les lèvres et faire Jaillir la note aiguë et claire Ou grave, ou douce, ou brève, ou basse, Et ménager son souffle afin qu'il ne se lasse,

Et comment il faut tenir son corps, Tenir ses bras, Le coude en bas, Que sais-je encor ?…

Il n'aimait pas chanter quand on pouvait l'entendre. De sa grotte jamais on ne le vit descendre, Et, comme le faisaient les satyres souvent, Défier les bergers à des luttes de chant.

Mais le soir, quand partout les hommes et les bêtes Dormaient, il se glissait sans bruit dans l'herbe fraîche Et, seul, il s'en allait, parfois, jusqu'au matin, Sur la pente du mont s'asseoir parmi les pins,

En face de la nuit, du silence et de l'ombre. La chanson de sa flûte emplissait le bois sombre. O merveille, on eût dit que chaque arbre eût chanté ! Et c'est ainsi, enfant, que je l'ai écouté….

C'était vaste, charmant, mystérieux et beau Cette forêt vivante en ce petit roseau, Avec son âme, et ses feuilles, et ses fontaines, Avec le ciel, avec la terre, avec le vent…

Mais ceux qui l'avaient entendu Raillaient disant : «Ce Marsyas est un peu fou Son chant rit puis pleure tout à coup,

Se tait, reprend, Sans qu'on sache pourquoi Et cesse et pleure encor.» «—Il ne sait pas jouer selon les lois

Et fait bien de chanter pour les arbres des bois.» Ainsi parlait Agès, le faune, Chanteur fameux et rival non sans envie. Il était vieux et n'avait qu'une corne.

Il n'aimait pas Marsyas. Ce fut alors Qu'Apollon, traversant le pays d'Arcadie,

S'arrêta quelque temps chez les gens de Cellène. La moisson faite, la vendange était prochaine, Et, comme les grappes étaient lourdes Et que les granges étaient pleines

Et qu'on était heureux, On accueillit gaîment le Dieu Porteur de lyre. Il était beau à voir debout dans le soleil,

Touchant sa lyre d'or d'un grand geste vermeil, Magnifique, hautain, solennel et content, Auguste ; il s'essuyait le front de temps en temps. Les cordes de métal vibraient, fortes et douces,

Et l'écaille ronflait et sonnait sous son pouce, Et l'hymne s'élevait sur un mode sacré, En cadence, dans l'air pacifique et pourpré, Égale, harmonieuse et large ; et, comme en feu,

La lyre d'or chantait sous le geste du Dieu. Nous étions tous autour de lui, Pasteurs, pâtres, bergers, pêcheurs et bûcherons, Assis en rond

Autour de lui ; Et moi seul, qui suis vieux, vis encore aujourd'hui De ceux qui, jadis, entendirent La grande Lyre.

Et les faunes, et les sylvains, et les satyres Des bois, de la plaine et du mont Étaient venus au-devant d'Apollon. Marsyas seul était resté

Là-haut, Dans sa grotte, Couché, A écouter les pins, les abeilles, le vent…

O Marsyas ! c'est là qu'ils te vinrent chercher. La lyre s'étant tue, ils voulurent aussi Faire entendre au Chanteur notre chanson d'ici. Chacun sur sa syrinx, sa flûte ou son pipeau

A leurs diverses voix fit retentir l'écho. Chacun avait son tour et faisait de son mieux, Et ces airs arrivaient à l'oreille du Dieu, Rauques, gauches, naïfs, maladroits ou rustiques.

Deux des joueurs parfois se donnaient la réplique, Et leurs chants alternés, tour à tour, et rivaux Se succédaient boiteux parfois et souvent faux. Apollon écoutait ces gens avec bonté,

Silencieux, toujours debout dans la clarté, Attentif aux bergers ainsi qu'aux aegypans, Sans fatigue, impassible et toujours indulgent Jusqu'à ce que parût enfin Agès, le faune.

Il était vieux, ridé, poussif et presque aphone. Il avait bien été, dit-on, jadis adroit A la flûte, mais l'âge avait lassé ses doigts, Et, quand il y souffla d'une bouche édentée,

Un son rauque sortit de sa flûte vantée, Tellement suraigu et strident qu'Apollon, A cette abeille ainsi transformée en frelon, En feignant d'arranger une corde à sa lyre,

Et malgré lui, ne put s'empêcher de sourire D'Agès qui achevait le rythme commencé. Le vieil Agès vit ce sourire et fut vexé. «Puisqu'il sourit de moi, il rirait sûrement

De Marsyas», se dit Agès, et doucement Au Dieu qui l'écoutait il parla du satyre… Comme le goût du miel fait oublier la cire On oublierait que le Chanteur avait souri

D'Agès, quand il rirait du pauvre Marsyas. Il vint. On s'écartait sur son chemin. Il marchait vite

De son petit pas sec et prompt, Comme quelqu'un qui veut en avoir fini vite. Il avait apporté sa flûte La plus petite

Et la plus juste, Faite d'un seul roseau Égal et rond, Puis il s'assit en face d'Apollon,

Modeste et les yeux clignés Devant le Dieu magnifique et vermeil Avec sa lyre d'or debout dans le soleil. Marsyas chanta.

Ce fut d'abord un chant léger Comme la brise éparse aux feuilles d'un verger, Comme l'eau sur le sable et l'onde sous les herbes. Puis on eût dit l'ondée et la pluie et l'averse,

Puis on eût dit le vent, puis on eût dit la mer. Puis il se tut, et sa flûte reprit plus clair Et nous entendions vibrer à nos oreilles Le murmure des pins et le bruit des abeilles,

Et, pendant qu'il chantait vers le soleil tourné, L'astre plus bas avait peu à peu décliné ; Maintenant Apollon était debout dans l'ombre, Et dédoré, et d'éclatant devenu sombre,

Il semblait être entré tout à coup dans la nuit, Tandis que Marsyas à son tour, devant lui, Caressé maintenant d'un suprême rayon Qui lui pourprait la face et brûlait sa toison,

Marsyas ébloui et qui chantait encor A ses lèvres semblait unir un roseau d'or. Tous écoutaient chanter Marsyas le satyre ; Et tous, la bouche ouverte, ils attendaient le rire

Du Dieu et regardaient le visage divin Qui semblait à présent une face d'airain. Quand, ses yeux clairs fixés sur lui, Marsyas le fou Brisa sa flûte en deux morceaux sur son genou.

Alors ce fut, immense, âpre et continuée, Une clameur brusque de joie, une huée De plaisir trépignant et battant des talons. Puis tout, soudainement, se tut, car Apollon,

Farouche et seul, parmi les rires et les cris, Silencieux, ne riait pas, ayant compris.

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