Les Ombres qui dormaient dans les roseaux de l’anse S’éveillaient, une à une, et s’étirant, debout, Sur les berges, au bord du fleuve de silence, Se tinrent, les pieds nus, dans le rivage mou.
Les enfants qui jouaient sur le sable de cendre. Le laissèrent couler de leurs doigts entr’ouverts Et regardaient ma barque oblique rompre et fendre Le sinistre courant des flots jaunes et verts.
Et sur la proue aiguë, écumante à l’étrave, Hautain, je me tenais à l’avant, le bras haut, Portant par ses cheveux tordus à mon poing grave La tête aux yeux fermés et qui saignait dans l’eau ;
La bouche souriait encor sa rose pâle Parmi la face exsangue où, claire sur le front, Deux serpents d’or mordaient l’un et l’autre une opale… Et ma barque coupait du fer de l’éperon
L’eau noire, refluée en serpents de sillage, Et les Ombres déjà en me tendant les mains Saluaient le héros du funèbre passage Et l’étranger venu des antiques chemins.
Les vieillards m’appelaient d’un geste de statue ; Les femmes se poussaient du coude pour me voir, Oubliant leur opprobre et qu’elles étaient nues, Et des enfants fiévreux coupaient des roseaux noirs
Pour chanter mon accueil sur des flûtes nocturnes ; D’autres cueillaient des fruits aux branches des cyprès Et les hommes vidaient la poussière des urnes Dans l’onde horrible à boire et qu’ils puisaient après.
Hélas ! Dominateur des Spectres et des Ombres Il me fallait, Orphée étrange et souterrain, Pour traverser le fleuve où toute barque sombre, Leur offrir à jamais le gage de mes mains ;
Il fallait qu’à mon bras meurtrier je roidisse Mon sacrilège poing plongé dans les cheveux De la surnaturelle et terrestre Eurydice Qui saigne dans l’eau morne où je boirai comme eux ;
Car à vaincre ces Morts mon geste te dédie Avec ta bouche mûre et ton sang parfumé, Tête mystérieuse et sainte de la Vie Qui crispe à mon poing nu ta face aux yeux fermés.
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