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1897

Élégie double

Henri RÉGNIER

Ami, le hibou pleure où venait la colombe, Et ton sang souterrain a fleuri sur ta tombe, Et mes yeux qui t’ont vu sont las d’avoir pleuré L’inexorable absence où tu t’es retiré

Loin de mes bras pieux et de ma bouche triste. Reviens ! le doux jardin mystérieux t’invite Et ton pas sera doux à sa mélancolie ; Tu viendras, les pieds nus et la face vieillie,

Peut-être, car la route est longue qui ramène De la rive du Styx à notre humble fontaine Qui pleure goutte à goutte et rit d’avoir pleuré. Ta maison te regarde, ami ! j’ai préparé

Sur le plateau d’argent, sur le plateau d’ébène, La coupe de cristal et la coupe de frêne, Les figues et le vin, le lait et les olives, Et j’ai huilé les gonds de la porte d’une huile

Qui la fera s’ouvrir ainsi que pour une ombre ; Mais je prendrai la lampe et par l’escalier sombre Nous monterons tous deux en nous tenant la main ; Puis, dans la chambre vaste où le songe divin

T’a ramené des bords du royaume oublieux, Nous nous tiendrons debout, face à face, joyeux De l’étrange douceur de rejoindre nos lèvres, O voyageur venu des roseaux de la grève

Que ne réveille pas l’aurore ni le vent ! Je t’ai tant aimé mort que tu seras vivant Et j’aurai soin, n’ayant plus d’espoir ni d’attente, De vider la clepsydre et d’éteindre la lampe.

— Laisse brûler la lampe et pleurer la clepsydre Car le jardin autour de notre maison vide Se fleurira de jeunes fleurs sans que reviennent Mes lèvres pour reboire encore à la fontaine ;

Les baisers pour jamais meurent avec les bouches. Laisse la figue mûre et les olives rousses ; Hélas ! les fruits sont bons aux lèvres qui sont chair, Mais j’habite un royaume au delà de la Mer

Ténébreuse, et mon corps est cendre sous le marbre. Je suis une Ombre, et si mon pas lent se hasarde Au jardin d’autrefois et dans la maison noire Où tu m’attends du fond de toute ta mémoire,

Tes chers bras ne pourront étreindre mon fantôme : Tu pleurerais le souvenir de ma chair d’homme, À moins que dans ton âme anxieuse et fidèle Tu m’attendes en rêve à la porte éternelle,

Me regardant venir à travers la nuit sombre, Et que ton pur amour soit digne de mon ombre. Ami, le hibou pleure où venait la colombe, Et ton sang souterrain a fleuri sur ta tombe,

Et mes yeux qui t’ont vu sont las d’avoir pleuré L’inexorable absence où tu t’es retiré Loin de mes bras pieux et de ma bouche triste. Reviens ! le doux jardin mystérieux t’invite

Et ton pas sera doux à sa mélancolie ; Tu viendras, les pieds nus et la face vieillie, Peut-être, car la route est longue qui ramène De la rive du Styx à notre humble fontaine

Qui pleure goutte à goutte et rit d’avoir pleuré. Ta maison te regarde, ami ! j’ai préparé Sur le plateau d’argent, sur le plateau d’ébène, La coupe de cristal et la coupe de frêne,

Les figues et le vin, le lait et les olives, Et j’ai huilé les gonds de la porte d’une huile Qui la fera s’ouvrir ainsi que pour une ombre ; Mais je prendrai la lampe et par l’escalier sombre

Nous monterons tous deux en nous tenant la main ; Puis, dans la chambre vaste où le songe divin T’a ramené des bords du royaume oublieux, Nous nous tiendrons debout, face à face, joyeux

De l’étrange douceur de rejoindre nos lèvres, O voyageur venu des roseaux de la grève Que ne réveille pas l’aurore ni le vent ! Je t’ai tant aimé mort que tu seras vivant

Et j’aurai soin, n’ayant plus d’espoir ni d’attente, De vider la clepsydre et d’éteindre la lampe. — Laisse brûler la lampe et pleurer la clepsydre Car le jardin autour de notre maison vide

Se fleurira de jeunes fleurs sans que reviennent Mes lèvres pour reboire encore à la fontaine ; Les baisers pour jamais meurent avec les bouches. Laisse la figue mûre et les olives rousses ;

Hélas ! les fruits sont bons aux lèvres qui sont chair, Mais j’habite un royaume au delà de la Mer Ténébreuse, et mon corps est cendre sous le marbre. Je suis une Ombre, et si mon pas lent se hasarde

Au jardin d’autrefois et dans la maison noire Où tu m’attends du fond de toute ta mémoire, Tes chers bras ne pourront étreindre mon fantôme : Tu pleurerais le souvenir de ma chair d’homme,

À moins que dans ton âme anxieuse et fidèle Tu m’attendes en rêve à la porte éternelle, Me regardant venir à travers la nuit sombre, Et que ton pur amour soit digne de mon ombre.

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