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1885

Vision sous les Toits

Armand RENAUD

LA chambre est mansardée, et nus en sont les murs : Des châssis, une table, et, dans les coins obscurs Qui forment les côtés de la fenêtre ouverte. Les débarras cachés sous de la toile verte ;

Sur l'humble lit de fer des étoffes de prix Dont, en ce logis pauvre, on est d'abord surpris. Mais où rapidement on reconnaît l'ouvrage Qui se paie au rabais aux cœurs de grand courage.

Car le sort a souvent de ces contrastes-là. Ce qui fera l'orgueil du beau monde en gala, Uniformes de cour, habits de mascarade. Par la misère en deuil passe, avant la parade.

Pour être galonné d'argent ou brodé d'or. C'est l'heure taciturne où Paris même dort. Mais, dans ce grand repos d'alentour, la mansarde A sa lampe qui jette une lueur blafarde ;

Et quelques toits voisins, au profil inégal. S'éclairent tristement du vacillant fanal, Tandis que, par delà ce rempart d'ombre noire, La lune dans l'azur, brillant en pleine gloire,

Monte, et sur l'univers jette un manteau d'argent. Or, sous la lampe, en proie au labeur exigeant. Cousant, cousant toujours, sans qu'un point fasse grâce A son dos courbe, à ses yeux las, à sa main lasse,

Une femme est assise, ou plutôt un débris De femme, maigre et pâle, avec les traits flétris. Et qui voudrait donner à ce fantôme un âge, S'arrêterait devant l'énigme d'un visage

Où, l'espoir étant mort, rien n'est resté d'humain. Pourtant elle eut jadis les lèvres de carmin. Les bras ronds, les cheveux aux boucles parfumées ; Elle fut de l'essaim joyeux des bien-aimées.

Dans cette chambre nue, il est un ornement. D'autant plus singulier que plus d'isolement, Plus de détachement du monde l'environne : Sous un globe de verre, une blanche couronne

De mariée. Oh ! quel espoir évanoui Dort là, comme au tombeau, pour jamais enfoui Tout en cousant, voilà que son regard s'arrête Sur ce reste flétri de sa jeunesse en fête.

Et tous les souvenirs amers du bonheur mort Reviennent dans son cœur tourbillonner plus fort. Qui sait quel sacrifice obscurément sublime A surgi, lui jetant son bonheur à l'abîme ?

Quelle fatalité, quel devoir la poursuit, Lui prend son gain, la force à peiner jour et nuit ? Par quelle phase étrange a passé cette vie ; Et contre quel courant de détresse suivie

Il lui faut se débattre, en ce grand dénûment Où son âme et son corps tombent d'accablement ? Trop d'angoisse soudain lui serrant la poitrine, Elle se lève droit, jette aiguille et bobine.

Et va pour respirer le souffle de la nuit. Oh ! quel apaisement ! comme la lune luit ! Les rayons, franchissant les hautes cheminées. Sur les noirs pans de mur font de larges traînées ;

Par endroits, une vitre, un bout de zinc, un rien, Sous un jet de lumière, étincelle si bien Que les vieux toits, semés de perles et d'opales. Luttent d'éclat stellaire avec les grands cieux pâles.

Voici que maintenant la lune éclaire en plein Le réduit où la femme, ainsi que l'orphelin Le plus abandonné du ciel et de la terre, Ainsi que la plus pauvre et la plus solitaire

Des veuves, lentement succombe sous son deuil. L'astre à tant de malheur fait d'autant plus d'accueil, Effleure ce visage amaigri, ces yeux caves. Cette nuque ployée à des travaux d'esclaves,

Et lui rend la jeunesse, et lui rend la beauté. Et nul profil antique avec amour sculpté. Nul front olympien gravé sur un camée, Nulle exquise œuvre d'art par l'homme proclamée,

N'eut de forme plus pure et d'éclat plus charmant Que ce débris, refait par ce rayonnement. O sœur des affligés, lune consolatrice, Ton baume à sa douleur met une cicatrice !

Tes rayons généreux, comme autant de joyaux. Lui font une couronne et des colliers royaux. Au gré du vent léger dont la tiédeur la frôle, Un voile de clarté flotte sur son épaule.

Son rêve, par une aile invisible emporté, Aspire l'idéal et boit l'immensité. Elle, la pauvre femme, elle, la délaissée. Devient une adorable et blanche fiancée ;

Et, pendant un moment d'extase sans retour. Tout le ciel dans son cœur ruisselle en flots d'amour.

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