Au pied des Alpes, dans la villa toute blanche Sur laquelle un bouquet de cyprès noirs se penche. Et d'où l'on voit jusqu'aux plus lointains horizons Fuir les champs, verts ou bruns, tachetés de maisons,
Dans la villa qui, loin des clameurs de la foule, Se berce à la chanson de sa source qui coule. Chez l'élégant, subtil et fin patricien Qui, pour le beau visible ayant le culte ancien,
Veut pour demeure un nid d'art pur où l'œil se plaise, Voici que, convié par lui, le Véronèse Surgit en conquérant, armé de ses pinceaux, Et que, chassant de là maîtres et commensaux,
Solitaire, il s'apprête à combattre sans trêve Le bon combat par qui triomphera son rêve. De ses dessins savants, de ses tons chauds et sûrs L'artiste avec furie a recouvert les murs.
Il sait qu'il peut ici, sans crainte, se détendre En pleine affection d'un hôte noble cl tendre, Et se risquer, tenant sa muse par la main, A poursuivre tous les caprices du chemin.
Sur la réalité, dans ses bras forts saisie, En avalanche il a jeté la fantaisie. Mêlé dans un accord intime et radieux Les types du pays à l'Olympe des dieux ;
Autour de la Cérès aux belles formes nues, Groupé les gros enfants et les nymphes charnues ; Montré Jupiter ivre auprès de son oiseau Ou Diane qui prend son chien par le museau.
Et l'œuvre se poursuit. Partout de belles femmes, Comme pour un triomphe ou des épithalames, Tiennent l'une le luth, l'autre le tambourin. D'autres le flageolet, la trompette d'airain.
Le violon vibrant comme un cœur en délire, Et la harpe aux fils d'or et la flûte et la lyre. Enfin comme ce fort, ce géant a compris Qu'en leur naïveté les humbles ont leur prix.
Il a peint, exalté par cette tâche obscure. Une porte qui s'ouvre et, dans son embrasure, Surgissant au milieu des déités de choix. Une jeune servante aux habits villageois,
Qui regarde, à la fois craintive et curieuse. Puis, quand il a fini la tâche impérieuse Dans laquelle il s'était enseveli vivant, L'artiste, renaissant plus jeune et plus fervent,
A senti le besoin de l'éclatante joie. Et dames de haut rang dont la beauté flamboie. Seigneurs superbes, tous à lui plaire empressés, L'acclament en l'honneur de ses labeurs passés.
Les dentelles, les ors, les rangs de perles fines Ornent, en l'exaltant, la blancheur des poitrines. Les pourpoints de velours avec l'épée au flanc Se mêlent au satin dans un accord galant.
Le repas est servi richement. De beaux pages Versent aux coupes d'or de capiteux breuvages. Du sol jonché de fleurs monte un parfum troublant. Et guitares et voix humaines, se mêlant,
S'épandent dans les airs en vagues barcarolles Dont on saisit le rythme en perdant les paroles ; Et comme cette fête est la fête de l'art. Que ces nobles seigneurs, ces dames en brocart,
Ces lettrés délicats, épris de quintessence, Sont reçus chez des grands d'esprit et de naissance, Que, dans la glorieuse et riante villa. Auprès du châtelain la châtelaine est là,
Le plaisir y demeure, en sa fleur d'élégance, Un rêve de suave et sereine existence. Quelque chose d'exquis, de fin et de discret Où le frisson d'amour qui voltige apparaît
Comme une libellule en un jardin de roses. Et Véronèse, heureux parmi les belles choses. Ayant devant les yeux ses fresques et trouvant Que l'œuvre lutte bien avec le beau vivant,
Mais n'oubliant jamais que Venise, sa mère, Fut le nid de clarté d'où sortit sa chimère, Véronèse, parmi ses amis les plus chers, Dans le scintillement des bijoux et des chairs
Où l'œil a, par endroits, la sensation douce D'un accroc de lumière aux cheveux d'une rousse. Le maître Véronèse, inspiré, l'œil perdu, Levant sa coupe au bout de son bras droit tendu,
Par un geste que sa passion solennise. Poussa ce cri d'amour profond : « Gloire à Venise ! »
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