SANS que nulle part je séjourne,
Sur la pointe du gros orteil
Je tourne, je tourne, je tourne,
A la feuille morte pareil ;
Comme à l'instant où l'on trépasse,
La terre, l'océan, l'espace,
Devant mes yeux troublés tout passe,
Jetant une même lueur ;
Et ce mouvement circulaire,
Toujours, toujours, je l'accélère,
Sans plaisir comme sans colère,
Frissonnant malgré ma sueur.
Dans les antres où l'eau s'enfourne,
Sur les inaccessibles rocs,
Je tourne, je tourne, je tourne,
Sans le moindre souci des chocs.
Dans les forêts, sur les rivages,
A travers les bêtes sauvages,
Et leurs émules en ravages,
Les soldats qui vont sabre au poing,
Au milieu des marchés d'esclaves,
Au bord des volcans pleins de laves,
Chez les Mogols et chez les Slaves,
De tourner je ne cesse point.
Soumis aux lois que rien n'ajourne,
Aux lois que suit l'astre en son vol,
Je tourne, je tourne, je tourne ;
Mes pieds ne touchent plus le sol.
Je monte au firmament nocturne ;
Devant la lune taciturne,
Devant Jupiter et Saturne,
Je passe avec un sifflement,
Et je franchis le Capricorne,
Et je m'abîme au gouffre morne
De la nuit complète et sans borne,
Où je tourne éternellement.