LE voyageur, de l'aube au soir, avait erré Parmi l'écroulement du cloître vénéré, Dans la crypte funèbre et dans les deux églises. Pour prier deux fois Dieu l'une sur l'autre mises :
L'une, celle d'en bas, sombre, symbolisant Le terrestre combat, l'angoisse du présent ; L'autre au front couronné par la lumière auguste Et figurant l'espoir céleste pour le juste.
C'était un homme ardent, un penseur libre et fier. Depuis les éléments de l'insondable éther Jusqu'aux vertiges du nombre, jusqu'au mystère De la force vitale éparse sur la terre.
Son esprit d'analyse avait tout abordé. Et même en philosophe il avait regardé, Hors du matériel et tangible domaine, Dans le gouffre encor plus profond de l'âme humaine.
Sur la hauteur d'Assise, il méditait devant L'étonnant paysage où, d'un cœur si fervent, Le saint François du temps passé, le doux ascète, Apprivoisait le loup et prêchait l'alouette.
Et l'homme de science, orgueilleux du présent. Souriait en suivant d'un regard complaisant, Au-devant d'un vieux dôme isolé dans l'espace, La lointaine vapeur blanche du train qui passe,
Et, plus près, les poteaux suspendus au rocher. Le télégraphe allant vaillamment s'accrocher, Comme s'il l'assaillait, aux murs du sanctuaire Où, tandis que les saints gisent sous le suaire.
L'idée humaine court vivante sur le fil. « Ainsi l'esprit moderne est vainqueur, pensait-il. Même ici, tout le vieil édifice s'écroule. ' L'idéal mensonger qui subornait la foule
N'est plus qu'une ruine où, le long du talus, On monte encor, mais où personne ne vit plus. Las de compter en vain sur une aide suprême. Le genre humain s'est mis à compter sur lui-même ;
Et le voilà qui marche et, degré par degré, S'empare de l'utile et pénètre le vrai. Certe, on vous aime encore, ô vieux rêves, mais comme Le babil d'un enfant a du charme pour l'homme. »
L'heure crépusculaire avait empli le ciel D'un jour très fin, très doux, presque immatériel. Silencieusement, sur le mont solitaire. Des brumes sans contours flottaient au ras de terre.
Et ces brumes, s'ouvrant, laissaient voir à demi Deux figures de femme au doux visage ami, Au corps enveloppé dans d'impalpables voiles, Qui regardaient monter les premières étoiles.
Et l'une était la Foi, l'autre était la Beauté, Double religion et double royauté Qui mirent en ces lieux tant de charme et de gloire , Pour s'enfuir aussitôt qu'on eut cessé d'y croire.
Et ces spectres aimés des temps qui ne sont plus Parlèrent vaguement : « Mes dieux sont vermoulus, Disait une des voix, et mes vierges fanées
Ont perdu l'auréole au souffle des années. Plus d'adorations sans fin sur les parvis, Plus d'espoirs éternels dans le deuil poursuivis, Plus de renoncements, plus de chairs qu'on torture.
Croyant ainsi gagner l'allégresse future ! Le bien terrestre est seul un but. C'est ici-bas Que tout triomphateur met le prix des combats. Et je n'ai plus qu'à fuir au fond de mon ciel vide !
Mais qui consolera le moribond livide ? Qui versera le baume au cœur du paria ? » Et l'autre voix, vibrant comme un luth, s'écria : « J'étais la splendeur de la forme,
La blancheur flottant dans l'azur. Je domptais la matière énorme Du bout de mon pied frôle et pur. « Quand Pétrarque prenait sa lyre,
Sur son front j'effeuillais des fleurs. Léonard fixait mon sourire, Giotto recueillait mes pleurs. « Et l'homme courbé sur la glèbe.
Esclave du cruel labeur, Sentait au fond de son Érèbe Pénétrer ma grande lueur, « Ma grande lueur protectrice
Aux rayons de rêve et d'amour, A Vénus comme à Béatrice Donnant l'âme avec le contour. « Oh ! tout est bien fini. La terre
Ne suit plus les mêmes chemins ; Et je dois, morte solitaire. Sur mon linceul croiser les mains. « Mais lorsque l'homme sera maître
Des éléments, qu'il connaîtra Tout ce que l'esprit peut connaître, Dans sa gloire il me cherchera. « Il se plaindra de mon absence
Dans le cortège diapré Des serviteurs que sa puissance Façonne et dirige à son gré ! « Moi, je ne serai plus qu'une ombre
Errant à travers le passé ; Et ma place restera sombre Au festin qu'il aura dressé ; « Et seul, dans la nuit où le plonge
Un monde ivre de force et d'or, Quelque triste amoureux du songe Pourra me deviner encor, « Quand, mourante vision blanche,
Souvenir prêt à se briser. Sur son front que la douleur penche Je mettrai mon dernier baiser. » L'homme redescendit de la hauteur d'Assise.
Le ciel était obscur, sa pensée indécise. Est-on poussé par la raison ou le hasard ? Suit-on le bon chemin ? Ne va-t-on nulle part ? Après avoir usé tant de fer et de houille,
Traité le monde comme un vaincu qu'on dépouille, Sondé les océans, analysé les cieux, Sera-t-on moins loin du bonheur ? Vaudra-t-on mieux' Et jetant un dernier regard vers la ruine
Qui de ses hauts profils noircissait la colline, Se demandant, pour prix du doux rêve perdu, En quel siècle lointain l'avenir attendu Terrasserait le mal, resté le grand problème.
Triste, mais sans faiblesse, il dit : « Marchons quand même !
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