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1885

Rêves éphémères

Armand RENAUD

LA mer la plus houleuse a son temps d'accalmie. Pierre a pris corps à corps la fortune ennemie ; Et le voilà vainqueur. Ses amis d'autrefois, la lecture et l'étude,

Versent, en le berçant avec sollicitude, Leurs baumes dans son cœur. Tout s'aplanit : il est devenu contre-maître. Les rires ont cessé ; car il passe pour être

Un savant, un esprit. On l'écoute parler volontiers, quand il laisse Entrevoir pour demain, à ceux qu'aujourd'hui blesse, Le progrès qui sourit.

Mais il a beau vouloir s'absorber en lui-même. Tenir son front penché sur quelque obscur problème ; Le printemps le distrait. Le parfum des lilas et des roses l'enivre ;

Et dans son cœur troublé, pris de la soif de vivre, Une image apparaît. L'enfant de ses parents adoptifs, la fillette Grandissant près de lui, comme la violette

A côté du genêt, Le charme avec sa lèvre où la chanson murmure, Ses yeux bleus, ses cheveux couleur de moisson mûre. Sa guimpe et son bonnet.

Il aime. La jeunesse, en son cœur étouffée, Comme un souffle divin, lui jette par bouffée Des frissons de bonheur ; Devant lui l'avenir s'étend, verte prairie.

Champ du rêve où bientôt, comme en l'herbe fleurie. Viendra le moissonneur. Par moments il rayonne et par moments il tremble, Près de celle qu'il cherche et qu'il fuit tout ensemble ;

Mais, le cœur palpitant. Dans l'immense univers ne voyant qu'une femme. Il garde encor l'aveu renfermé dans son âme Qui déborde pourtant.

Or, une nuit d'été qu'il errait solitaire, La fenêtre où pour lui tout convergeait sur terre. Il la vit qui s'ouvrait. Son idole parut, faisant signe, dans l'ombre,

A quelqu'un. Et la coupe aux angoisses sans nombre, Il la vida d'un trait. Sa chère illusion, mortellement blessée. Le quitta. La statue, en son âme dressée,

Tomba du piédestal. Un rival l'emportait ; et c'était, par contraste A son respect profond, à son culte si chaste. Un débauché brutal.

L'être précisément qui, pour lui si funeste. De l'alcool avait, un jour, versé la peste Dans sa poitrine en feu, Et qui, reparaissant comme un mauvais génie,

Le jetait tout à coup dans la nuit infinie, Du haut de son ciel bleu. La fille, se laissant charmer par sa faconde, Provoquait ses propos où le gros rire abonde.

Et riait à son tour. Puis tous deux, chuchotant, échangeaient des caresses Où la banalité des vulgaires ivresses Parodiait l'amour.

Lui, la tempe serrée avec la tûte vide. Se demandait comment on pouvait être avide De si peu que cela. Il n'en souffrait pas moins de cette immense chute ;

Et, tout victorieux qu'il sortît de la lutte, Ce vaillant chancela. A présent, c'est fini. L'armure est bien trempée Dont il couvre son cœur ; et par nulle échappée

L'amour n'y rentrera. Il redevient celui que hante la chimère, Qui cherche l'idéal par delà l'éphémère. Et c'est seul qu'il ira ;

C'est seul qu'il reprendra sa rêverie ancienne, De tout le genre humain mêlant l'âme à la sienne, Cherchant le but final, Heureux d'avoir subi l'épreuve salutaire

D'un feu qui, lui brûlant le cœur comme un cautère, N'a rien laissé du mal.

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