Notre amour fut toujours fantasque.
Pour exciter notre cerveau,
A toute heure il changeait de masque,
Prenait un costume nouveau.
Tantôt c'était, au fond d'un temple,
Un ange qui tombe à genoux
Et qui pieusement contemple
Dans son missel, un billet doux ;
Tantôt, dans les bois pleins de sève,
C'était un Faune curieux
Dont par degrés la main soulève
Le voile qui gêne ses yeux ;
Parfois un cavalier sauvage
Qu'on ne peut ni fuir ni saisir,
Et qui partout met le ravage
En courant après le plaisir ;
D'autres jours, un pacha qui fume,
Les pieds croisés sur des coussins,
Tandis qu'un nègre le parfume
En chantant des airs Abyssins.
Mais cette fois, c'est la dernière
Que changera ce pauvre amour.
Lui qui jetait tant de lumière,
Voici qu'il est mort à son tour.
A force de faire la guerre,
Il a réclamé le repos ;
Ce qui fat son berceau naguère
N'est plus qu'un cercueil pour ses os.
Mais afin qu'en sa fosse il dorme,
Tranquille jusqu'au jugement,
Il faut, tous deux, selon la forme,
Lui faire un bel enterrement.
J'ai rempli ta lèvre sonore
De mes Magnificats jadis ;
Tends-la moi, cette fois encore,
Que j'y chante un De profundis.
Et, loin de prendre un air morose,
Fêtons ce grand mort, de façon
A lui faire une apothéose
De notre suprême oraison.