Nous étions un million d'hommes,
Anéantissant les Sodomes
Par la flamme et par le fer ;
Notre souffle desséchait l'herbe ;
Rien n'échappait, homme ni gerbe ;
Nous hurlions comme l'enfer ;
Lorsque parut une autre armée,
Innombrable, inaccoutumée,
Dont un bruit sourd s'élevait.
Montagnes brunes, plaines vertes,
Par cette armée étaient couvertes,
A croire que l'on rêvait.
C'était le tas des sauterelles
Au corps massif, aux jambes grêles,
A l'insatiable faim.
On eût dit une mer immense
Qui sur aucun bord ne commence,
Qui nulle part n'a de fin.
Hommes, chevaux, engins de guerre,
Tout ce qui triomphait naguère
S'engloutissait là sans bruit.
Ils grouillaient, grouillaient, les insectes,
Et, par leurs morsures abjectes,
L'invincible était détruit.
Il fallut nous enfuir rapides.
Nos soldats les plus intrépides
De terreur fermaient les yeux.
Or, prenant une sauterelle,
Un fakir lut écrit sur elle
Ce quatrain mystérieux :
« Notre ponte peu féconde
Est de quatre-vingt-dix-neuf.
Eu pondant chacune un œuf
De plus, nous aurions le monde. »