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1860

Les Sauterelles

Armand RENAUD

Nous étions un million d'hommes, Anéantissant les Sodomes Par la flamme et par le fer ; Notre souffle desséchait l'herbe ;

Rien n'échappait, homme ni gerbe ; Nous hurlions comme l'enfer ; Lorsque parut une autre armée, Innombrable, inaccoutumée,

Dont un bruit sourd s'élevait. Montagnes brunes, plaines vertes, Par cette armée étaient couvertes, A croire que l'on rêvait.

C'était le tas des sauterelles Au corps massif, aux jambes grêles, A l'insatiable faim. On eût dit une mer immense

Qui sur aucun bord ne commence, Qui nulle part n'a de fin. Hommes, chevaux, engins de guerre, Tout ce qui triomphait naguère

S'engloutissait là sans bruit. Ils grouillaient, grouillaient, les insectes, Et, par leurs morsures abjectes, L'invincible était détruit.

Il fallut nous enfuir rapides. Nos soldats les plus intrépides De terreur fermaient les yeux. Or, prenant une sauterelle,

Un fakir lut écrit sur elle Ce quatrain mystérieux : « Notre ponte peu féconde Est de quatre-vingt-dix-neuf.

Eu pondant chacune un œuf De plus, nous aurions le monde. »

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