Skip to content
1885

Les Rats

Armand RENAUD

Londres a ses journaux, ses comptoirs, ses musées, Ses docks de thés chinois et de sucres hindous. Ses tuyaux projetant des vapeurs embrasées. Ses temples, ses vaisseaux, sa banque, ses égouts.

En haut, la foule va se heurtant à la foule ; La cité monstrueuse agite ses évents, La chaudière bouillonne et l'équipage roule : C'est le fourmillement, le fracas des vivants.

En bas, le long d'un morne et profond labyrinthe, Sous des immensités de voûtes en ciment. Seule, dans un silence où s'engloutit sa plainte. Une eau d'un noir bourbeux s'écoule lourdement.

Et cette eau roule en elle une masse de choses Informes, n'ayant plus de couleur ni de nom, Tous les rebuts : vieux suifs, vieux tessons, vieilles roses. De la vie à la mort c'est le dernier chaînon.

Et pourtant en ce monde il se trouve des êtres Qui, loin de la lumière et du grand air, s'en vont, Des torches à la main, aux pieds de sales guêtres, Fouiller et refouiller ces égouts jusqu'au fond.

Car le pain coûte cher et le travail est rare, Et le stupide amour de la vie est si fort Qu'à vivre, même ainsi, la misère s'effare Moins qu'à se délivrer de la faim par la mort.

Or un vieux, un garçon de dix ans, deux enfances, Et je ne sais quel monstre avec des cheveux roux, Dont les dents avançaient en forme de défenses, Cherchaient là des charbons, là des os, là des clous.

Ils allaient. Quelquefois un jour pusillanime D'un soupirail lointain descendait tristement ; Et ce jour, ne pouvant filtrer jusqu'à l'abîme. N'en révélait que mieux le noir isolement.

Et le vieillard priait : « Seigneur, fais que je trouve De quoi sauver les miens qui se meurent de froid. » Le monstre, jadis femme, à présent une louve, Se disait que tout peut s'oublier lorsqu'on boit.

Quant à l'enfant, chétive et pâle créature, Au corps stigmatisé par un mal plébéien. Avec fièvre, il plongeait dans cette pourriture. Sachant qu'on le battrait s'il ne rapportait rien.

Ils étaient arrivés sur une place ronde Où trois larges égouts aboutissaient en un. Dans le lointain, vibrait une rumeur profonde, Avec les bruits connus n'ayant rien de commun.

Cette rumeur d'abord ne les mit pas en peine. A trois, dans le bourbier, ils fouillaient comme cent ; Et chacun entassait aubaine sur aubaine. Cependant la rumeur allait toujours croissant.

Et comme ils regardaient pour en savoir la cause, A gauche, à droite, en haut, des murs noirs au sol gras. Ils virent qu'autour d'eux toute issue était close Par un encombrement effroyable de rats.

Et ces rats s'avançaient, farouches, l'œil étrange ; Tout en trottant, les gros dévoraient les petits. Moins grouillants sont les vers et moins terne la fange. Les hommes, à les voir, restaient comme abrutis.

Déjà de leurs museaux pointus toutes ces bêtes Les flairaient, et déjà les menaçaient des dents. En vain ils piétinaient, piétinaient sur leurs têtes. Les rats se balançaient à leurs haillons pendants.

L'effroi les avait pris devant ce danger vague. Crier ? Dans un tombeau les cris seraient moins sourds. Combattre ? C'eût été lutter contre la vague. Et jusqu'en leurs cheveux les rats grimpaient toujours.

Les torches, de leurs mains s'abattant, étaient mortes. Ils ne voyaient plus rien. Seulement, jusqu'en haut Ils sentaient, le long d'eux, les hideuses cohortes. Tous trois durent finir par tomber sous l'assaut.

Parmi les rats, alors, immense fut la joie. Chaque dent arrachait quelque lambeau sanglant. On leur mordait le cœur, on leur rongeait le foie. Et c'était d'autant plus affreux que c'était lent.

Ils ressemblaient à ceux qui, sous les terres lourdes, Sont engloutis vivants et qui veulent bouger. Ils crispaient tous leurs nerfs en convulsions sourdes. Sans pouvoir empêcher les rats de les ronger.

Jusqu'où va le nuage avant d'être l'averse ? Jusqu'où va la douleur avant d'être la mort ? A nous faire souffrir la Nature s'exerce ; Le mal succède au mal sans assouvir le sort.

Ils vécurent longtemps. Enfin le dernier râle Les prit. Des visions suprêmes firent voir Ses enfants au vieillard, son maître à l'enfant pâle, Les tavernes au monstre. Et tout redevint noir.

Oh ! remontons là-haut, et regardons sur terre ! Tout va son train, l'orgueil, le négoce, l'amour. Le festin brille. On mange et l'on se désaltère. Le chant se mêle aux fleurs pour les heureux du jour.

Puis, à côté, la foule aux machines se voue, Hâve, sans ciel à voir, sans air à respirer ; Moteur inconscient s'écrasant sous sa roue ; Gens, sans avoir vécu, se faisant enterrer.

Cependant le soleil, avec indifférence, Traîne tout, pêle-mêle, à travers l'infini. La joie est pour bien peu, pour tous est la souffrance. Tu le sais, ô soleil, et n'en es point terni.

Étoiles, vous aussi, pâles lueurs sereines. Les lamentations abondent sous vos yeux ; Et vous ne cessez pas de luire sur nos peines ; Et, sans pitié de rien, vous rêvez dans les cieux.

Cookies on Poetry Cove

We use cookies to remember your language preference and — only with your consent — to learn how Poetry Cove is used. You can change your mind any time.
Les Rats · Armand RENAUD · Poetry Cove