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1885

Les Piastres du Fellah

Armand RENAUD

LA nuit est magnifique. Au loin, les Pyramides Émergent vaguement du sable amoncelé, Tandis que sinueux, bordé de champs humides, Le Nil, miroir du ciel, coule tout constellé.

Accroupi sur le seuil de sa hutte de boue. Un fellah, l'éternel type du résigné. Pense aux coups de bâton auxquels son sort le voue. Sans qu'à son dos jamais un seul soit épargné.

Très ironiquement, il est propriétaire D'un champ dont le produit en impôts se résout. Quand il a bien peiné sur son lambeau de terre. Le collecteur surgit qui, sans choisir, prend tout.

Et pour que rien ne soit distrait de la dépouille. Ce personnage arrive, escorté de soldats Savants à délier la langue qui s'embrouille, A l'aide des bambous brandis à tour de bras.

Pourtant, ensanglanté, rompu par le supplice, Le fellah des bourreaux reste vainqueur encor ; Car, ayant tout souffert sans que rien le trahisse, Du pillage il a pu sauver deux piastres d'or.

Triomphant, il les tient dans sa main, ses deux piastres. Les tourmenteurs ont eu beau faire. Elles sont là. Il les regarde luire à la clarté des astres. Dans son genre, il se sent un héros, le fellah.

Hélas ! que n'a-t-il pu sauver ainsi le reste ? Mais il a bien fallu qu'il fît la part du feu. Sans ce détour, la fraude eût été manifeste. Et, pour l'exemple, on l'eût empalé sur un pieu ;

Ou bien, loin du pays natal, au nom du maître. On l'aurait, sous le fouet, avec la corde au cou, Au fond d'une carrière envoyé disparaître. Comme porteur de sable ou casseur de caillou.

Oh ! les coups de bâton, les sifflantes lanières Pour le dos des fellahs quel lourd, quel dur tribut ! Les ans après les ans passent sur leurs tanières ; Toujours, toujours les coups restent leur attribut.

Toujours, grâce aux bons freins qui domptent la révolte, Ils déchirent le sol pour enrichir autrui ; Et les piastres toujours, au temps de la récolte, Quand le bâton parait, vont par instinct vers lui.

Combien ont pris leur vol, de ces piastres qu'il aime Avec une ferveur digne d'un meilleur sort ! Elles ont dû subir la loi, toujours la même, Qui ravit tout au faible et donne tout au fort.

A ses yeux, cette règle est d'ordre si logique Qu'il ne voit qu'elle au monde, au ciel comme ici-bas : Et, lorsque son regard suit la ronde magique Des étoiles prenant dans l'azur leurs ébats,

Il ne sent point l'espoir qui console tant d'âmes, Il ne tend point les bras à ce monde futur Où nous comptons trouver ce que nous demandâmes. Il ne voit point un Dieu juste dans le ciel pur.

Les joyaux rayonnants de la voûte infinie Lui font, dans leur splendeur, l'effet de pièces d'or Que le maître éternel de toute tyrannie Étale, chaque nuit, pour compter son trésor.

Son esprit s'enfonçant à travers les ténèbres, Il cherche, par delà le ciel, les gens de peu, L'innombrable troupeau dont les labeurs funèbres Doivent alimenter les coffres de ce Dieu.

Il s'épuise à poursuivre un calcul excentrique Et, s'étreignant avec l'énigme de la nuit. Se demande, anxieux, combien de coups de trique Peut bien représenter chaque étoile qui luit.

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