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1860

Les Jongleurs

Armand RENAUD

JE viens de voir sur une place, Au fond des ignobles faubourgs, Un grand cercle de populace Qui, chassant les soucis trop lourds

Pour sa misère fainéante, Examine, bouche béante, Comme un marmot une géante, Quatre jongleurs faisant leurs tours.

Le premier se sert, quand il joue, De boules d'or que le soleil Amoureusement sur la joue Baise de son baiser vermeil ;

L'autre en ses mains favorisées Groupe des guirlandes rosées ; Avec des perles irisées L'autre tient son monde en éveil.

Mais, tous les trois, ou les dédaigne Lorsque paraît, les traits en feu, Celui qui sur les foules règne Comme un empereur, comme un dieu.

Car c'est sur la lame pointue Que son adresse s'évertue, Et les bonds du poignard qui tue Font un supplice de son jeu.

Loin de ce carrefour immonde, Il existe d'autres jongleurs Qui fascinent les yeux du monde Par leurs secrets ensorceleurs ;

Eux aussi, coulés dans le moule Du libre caprice qui roule, Savent faire voir à la foule Des tours de toutes les couleurs.

Mais si votre rêve, ô poètes, Est de fasciner les regards, Comme les éclairs des tempêtes, Comme le soleil sans brouillards,

En jonglant avec des pensées Dont d'autres mains seraient blessées, Sur votre front tenez dressées Des auréoles de poignards !

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