JE viens de voir sur une place,
Au fond des ignobles faubourgs,
Un grand cercle de populace
Qui, chassant les soucis trop lourds
Pour sa misère fainéante,
Examine, bouche béante,
Comme un marmot une géante,
Quatre jongleurs faisant leurs tours.
Le premier se sert, quand il joue,
De boules d'or que le soleil
Amoureusement sur la joue
Baise de son baiser vermeil ;
L'autre en ses mains favorisées
Groupe des guirlandes rosées ;
Avec des perles irisées
L'autre tient son monde en éveil.
Mais, tous les trois, ou les dédaigne
Lorsque paraît, les traits en feu,
Celui qui sur les foules règne
Comme un empereur, comme un dieu.
Car c'est sur la lame pointue
Que son adresse s'évertue,
Et les bonds du poignard qui tue
Font un supplice de son jeu.
Loin de ce carrefour immonde,
Il existe d'autres jongleurs
Qui fascinent les yeux du monde
Par leurs secrets ensorceleurs ;
Eux aussi, coulés dans le moule
Du libre caprice qui roule,
Savent faire voir à la foule
Des tours de toutes les couleurs.
Mais si votre rêve, ô poètes,
Est de fasciner les regards,
Comme les éclairs des tempêtes,
Comme le soleil sans brouillards,
En jonglant avec des pensées
Dont d'autres mains seraient blessées,
Sur votre front tenez dressées
Des auréoles de poignards !