MON empire, c'est le lac Jaune Plein de crocodiles glacés Qui font cercle autour de mon trône, Comme des gardes cuirassés.
Ils rampent sur leur ventre rude, Ouvrent leur gueule aux longues dents, En quêtant comme d'habitude Quelque chose à mettre dedans.
Mais pas un buffle, dans le fleuve, Baignant à demi son poitrail ; Pas de girafe qui s'abreuve, Pas de nègre, pas de bétail.
Aussi, voyant arriver l'heure Où ces bêtes mourront de faim, A leurs plaintes d'enfant qui pleure Je cherche comment mettre fin.
Et pour calmer une torture A laquelle je compatis, Je livre mon corps en pâture A leurs énormes appétits.
D'abord je m'arrache le foie, Je le leur jette palpitant. Un des crocodiles le broie Et l'engloutit en un instant.
Les intestins viennent ensuite, Le cœur, la rate et les poumons. Tout cela disparaît plus vite Que les larves dans les limons.
Les jambes sont des parts plus grosses ; Les monstres s'y jettent plusieurs. Mais si profondes sont les fosses Au ventre de ces fossoyeurs !
Alors dans deux rouges mâchoires Je plonge mes bras tout entiers. Comme des lambeaux illusoires, Deux coups de dents les ont broyés.
Et sans cesse ils ouvrent la gueule Eu nombre sans cesse grossi. De moi la tête reste, seule. Par pitié, je la donne aussi.
Un craquement détruit mon crâne ; Ma cervelle se sent mourir. Mais du ciel il faudrait la manne A ces bêtes, pour les nourrir.
Du fond de l'étrange demeure, Malgré mon dévoûment martyr, J'entends, comme avant que je meure, Le sanglot de la faim sortir.
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