MONKIR et Nékir, les deux anges
Chargés des funèbres vendanges
Où l'on cueille l'âme des morts,
Les ministres à l'aile noire
Du premier interrogatoire,
Lorsque dans la tombe est le corps,
Ayant passé près de la pierre
Où, m'absorbant dans la prière,
Je reçois la pluie et le vent,
Virent ma face si blafarde
Qu'ils montèrent longtemps la garde
Pour savoir si j'étais vivant.
L'un d'eux par les cheveux me tire,
Et l'autre augmente ce martyre
En me chatouillant sous les bras.
Je reste inerte. De leurs pointes
D'épée ils piquent mes mains jointes.
Mes mains jointes ne bougent pas.
Alors Monkir : « Jamais la vie
Ne fut à ce point asservie
Par la volonté d'un humain ;
Cet homme est mort. » Plus formaliste,
Nékir dit : « Absent sur ma liste !
Par prudence attendons demain. »
« Vois, disait Monkir, ce squelette ;
Du sépulcre seul c'est l'emplette,
Ces yeux vitreux, fermés toujours. »
Nékir lui répondait : " Sans doute
Il est mort de faim sur la route.
Mais je ne vois pas de vautours ! »
Et Monkir : « C'est qu'il est trop maigre ! »
Là-dessus la face de nègre
Des terribles anges sourit.
Il poursuivit : « Que sert d'attendre ? »
Et Nékir : « Soit ! allons le prendre,
Bien que ce ne soit pas écrit. »
Mais l'ombre du soir marquant l'heure
De la prière extérieure,
Je commençai l'ablution ;
Et les anges, voyant la chose,
S'envolèrent d'un air morose,
Pour cacher leur déception.