J 'AI tant levé les prunelles
Vers les clartés éternelles
Sans fond ni bord,
J'ai si bien percé les voiles
Des sept mystiques étoiles
Qui sont au Nord ;
Sorti de l'humaine voie,
N'éprouvant ni deuil ni joie,
Ni froid ni chaud,
Sans que je boive ni mange,
Sans que jamais rien dérange
Mes yeux d'en haut,
Je les ai tant contemplées
Les sept gouttes d'eau gelées
De l'horizon ;
Devant leur tremblante flamme
Depuis si longtemps j'ai l'âme
En pâmoison,
Que cette foule abrutie
Qui fait encore partie
Du monde vil,
S'il fallait que j'y revinsse,
Me prendrait, tant je suis mince,
Pour mon profil ;
Mais que la troupe céleste,
Voyant l'extase où je reste
Plus droit qu'un pieu,
A travers les airs m'emporte,
Du soleil m'ouvre la porte
Et me fait Dieu.
A présent, c'est moi qui règne ;
Le bas de mon trône baigne
Dans un lac d'or
Où, des cent points de l'espace,
L'image des mondes passe
Et passe encor.
Sur ce lac flotte une tête
A la barbe de prophète,
Au front de roi ;
De l'œil une larme coule.
C'est l'ancien Dieu qui s'écroule,
Chassé par moi.
Et cette tête me charme,
Je ne puis de cette larme
Me détourner.
En vain les anges fidèles
Viennent d'un million d'ailes
Me couronner ;
En vain je suis la merveille,
L'être immense où tout s'éveille,
Où tout s'endort ;
Je ne vois, ne vois sans cesse
Que la tête à barbe épaisse
Sur le lac d'or.