LE four jette au loin sa lueur vermeille ; Le porcelainier, accroupi, surveille, Pendant sa cuisson, l'œuvre sans pareille. C'est un palanquin que cette œuvre-ci ;
L'argile en est rare et la forme aussi ; Rien ne fut jamais si bien réussi. Car lui, l'artisan que tout lettré vante, Lui-même a pétri la pâte mouvante,
Puis l'a mise au four de sa main savante ; Ayant par serment promis ce travail A la fiancée au riche éventail, Dont l'œil est un jais, la lèvre un corail :
La vierge Chinoise à la jaune épaule, Qui courbe en marchant son corps comme un saule, Et dont un parfum sort quand on la frôle ; La belle au sourcil plus mince qu'un fil,
Aux obliques yeux, au flûte babil, Qui trace des vers d'un pinceau subtil. Le porcelainier à sa beauté songe ; Et comme la mer sous l'oiseau qui plonge,
Sans cesse sous lui son rêve s'allonge. Il la voit d'abord, dans son jardin frais, De l'if tailladé courant au cyprès, Aux pêchers fleuris contant des secrets ;
Puis avec un chat jouant sur sa couche, Puis, comme un lézard qui gobe une mouche, Se lançant le riz par grain dans la bouche ; Puis, à petits coups, savourant du thé
Dans le kiosque bleu dont le toit voûté Se relève en corne à chaque côté. Là-bas, sur la tour gigantesque et sainte, En vain la clochette au vent des nuits tinte ;
Le rêveur profond n'entend pas la plainte. Le Mogol sauvage, au galop passant, En vain a poussé son cri glapissant ; Rien n'ôte au rêveur ce qu'en l'âme il sent.
« Le ciel, pense-t-il, fit ma bien-aimée De cette vapeur, essence innommée, Qui couvre les monts comme une fumée. « Plus fraîche est sa peau que l'aurore en pleurs ;
Dès qu'elle apparaît, le jaspe et les fleurs, Vaincus en beauté, perdent leurs couleurs. « Les petits cyprins sortent de la vase Pour voir vers le bord son pied que l'eau rase
Et, quand ils l'ont vu, restent en extase. « Mandarins du ciel, les faisans dorés, Les perroquets verts, les paons chamarrés Lui font un cortège à travers les prés.
« Et sur les mûriers chaque ver-à-soie, Filant son cocon, se dit avec joie : « Peut-être j'irai sur ce corps qui ploie. » Il pensait encor quand résonne un bruit.
Le beau palanquin, ouvré jour et nuit, En un seul instant, le feu l'a détruit. Que va-t-il répondre à sa fiancée, Quand, le lendemain, la vierge offensée
S'écriera : « Qui donc avait ta pensée ? » En vain dira-t-il : « Je pensais à vous. » Elle a, pour le croire, un cœur trop jaloux, Et ne viendra plus au bois des bambous.
De douleur, au four il se précipite ; Et tout l'atelier, qui d'effroi palpite, Le voit qui se tord, l'entend qui crépite. Tout à coup le corps se change et grandit ;
Le buste se gonfle à l'œil interdit ; Ceci se fait droit, cela s'arrondit. Et l'amant, voilà qu'il devient lui-même Le beau palanquin, la chaise suprême
Qu'il voulait offrir à celle qu'il aime. La vierge aussitôt, fidèle à l'amour, Dans le palanquin fixa son séjour Et seule y resta jusqu'au dernier jour ;
Puis, lorsque son âme alla vers l'autre âme, Le magique asile où vivait la femme Servit de cercueil pour le corps sans flamme. Et, pour honorer l'amante et l'amant,
Tcheou, Fils du Ciel, voulut sagement Qu'on gravât leurs noms sur un monument.
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