J 'AI fondu toute une armée
Dans le profond alambic
D'une vallée enfermée
Entre des rochers à pic.
On a tout tué, de sorte
Qu'un lac de sang s'est formé
Où, sans prendre aucune escorte,
Dans un bateau j'ai ramé.
Il faisait nuit, et la lune
S'émerveillait de se voir,
Loin de la blancheur commune,
Toute rouge en ce miroir.
Autour de moi, quelque chose
Dans l'air se vaporisait,
Qui prenait un reflet rose
Quand un rayon s'y posait.
Et moi qui tenais la palme
De la victoire et du bruit,
Je sentis mon cœur si calme
Que je chantai dans la nuit :
« O morts, que pas un ne bouge !
Splendide est votre tombeau,
Avec ce linceul si rouge
Et ce si pâle flambeau.
« Dormez, les têtes coupées !
Vous rampiez, souffrants troupeaux.
J'ai fait luire les épées.
A vous l'éternel repos ! »
Et vague, douce, infinie,
La voix des échos chantait.
Du lac tiède, l'harmonie
Dans le ciel tiède montait.