L'ENFANT s'éleva bien, sans être grand ni fort. Ses parents adoptifs l'adorèrent d'abord. Puis, chez eux, une fille étant venue à naître, Pierre, mis à l'écart, apprit vite à connaître
L'abandon qui fait mal plus encor que la faim. On lui donnait toujours des habits et du pain ; On ne lui donnait plus la caresse meilleure. C'est pourquoi, lorsque nul ne le regarde, il pleure.
Il souffre d'être seul, il se sent chez autrui ; Et c'est le cimetière, où dort sa mère à lui. Qui lui plaît pour songer aux morts que la nuit couvre. Il aime aussi l'école où son âme s'entr'ouvre
A cet autre inconnu qui de l'obscurité Nous tire et, par degrés, nous pousse à la clarté. Il comprend mal encore ; il sait à peine lire ; Mais, avec passion, ce clair-obscur l'attire.
Oh ! les livres ! les bons amis, sûrs et discrets, Comme, pour le servir, ils sont là toujours prêts ! La nuit, quand on permet qu'il prolonge sa veille, Comme il se plonge en eux, pendant que tout sommeille !
Il lit un peu de tout, pêle-mêle et sans loi. Ainsi qu'à travers champs on marche devant soi ; Mais il marche, après tout, il marche ! Son vieux maître, Qu'éblouit cette ardeur profonde de connaître,
Lui prête ce qu'il a, comme il peut, par morceau : Corneille avec Proudhon, Plutarque avec Rousseau. D'invisibles ferments bouillonnent dans sa tête. Il sent passer, avec des souffles de tempête.
Les plaintes, les fureurs, les désespoirs sans fin De ceux qui, de justice et de jour ayant faim. Dans l'histoire, ont souffert, martyrs de leurs idées. Porté par eux, il croit planer de cent coudées
Et, plus loin que la nuit présente, à l'horizon, Voit poindre le progrès et monter la raison. Mais Pierre va bientôt sur treize ans ; et le livre A tort, quand jeune il faut qu'on travaille pour vivre.
Le brave homme qui l'a nourri fait peu de cas De l'étude qui rend les gens trop délicats : « Allons ! il faut trimer comme les camarades. Mon garçon ! Rêvasser est bon pour les malades. »
Et Pierre obéissant, muet, à cet appel Qui l'atteint jusqu'au fond du cœur, comme un scalpel, N'opposant que le calme au destin qui le blesse. Saisit les lourds outils de fer et, sans faiblesse,
Descend au fond du puits pour gagner ce qu'il peut. Il sent qu'il est à charge, et sa dignité veut Qu'il s'affranchisse, même en consommant sa perte. Dure épreuve d'abord ! Quand il revient inerte
Du travail, il se met à lire, après souper ; Mais les mots passent sans qu'il puisse les grouper. Les muscles sont rompus, la tête appesantie ; L'intelligence, hier si fidèle, est partie.
La lampe qui brûlait dans son cerveau n'est plus. L'ombre seule l'emplit de ses spectres confus. Aussi ses compagnons, ignorants et stupides, Par leurs sarcasmes, font des conquêtes rapides
Sur l'esprit incertain de ce découragé. Un grand garçon surtout, à peine plus âgé. N'ayant jamais voulu rien apprendre à l'école. Mais, dans les cabarets, chantant la gaudriole
Aux applaudissements des ivrognes joyeux, Sans cesse lui criait : « Tu te perdras les yeux A passer trop de temps penché sur des grimoires. Tous ces fatras noircis, ces menteuses histoires
Ne te donneront pas de la force au poignet. Boire un bon coup, cela vaut mieux, quoi qu'on en ait. » Et lui, tout bas, se dit : « Que cherché-je à connaître ? Le soupirail par où la science pénètre,
Si rare, sur le front de quelques favoris, Jusqu'à moi n'enverra jamais qu'un brouillard gris. Où mes mains, s'épuisant contre le vide énorme, Tâtonneront en vain, sans que rien prenne forme.
Ceux-là sont dans le vrai, qui, sans viser plus loin. De vivre insoucieux font leur unique soin ; Et certes c'est leur droit que le rire les prenne, S'il advient que près d'eux, dans l'ombre souterraine.
Un fou s'agite, au lieu de rester en repos. « Holà ! rions, trinquons ! Holà ! vidons les pots ! » Ainsi s'exclame Pierre, ayant, comme l'apôtre Devant le triomphant cynisme qui se vautre,
Renié l'idéal auquel il n'a plus foi. Et l'autre, satisfait de tenir sous sa loi L'austère compagnon dont s'irritaient ses vices, Du buveur débutant guidant les pas novices.
Ricane, en lui versant l'eau-de-vie à plein bord. Pierre est pris de vertige ; un acre feu le mord ; Il voit rouge. Au moment où, dans sa frénésie, Il s'épuise en fureurs que rien ne rassasie.
Quelqu'un paraît ; et c'est le vieil instituteur, Celui qui fut son maître et son consolateur. Froidement, sans parler, le vieillard l'examine. Pierre est d'abord troublé ; ce regard le domine.
Mais le public est là qui le regarde aussi, Plein de rires moqueurs. « due veut dire ceci ? Vieux ! est-ce la leçon que tu prétends me faire ? »
Le vieillard s'est croisé les bras. Lui vocifère : « Quand je parle, je veux qu'on réponde, entends-tu ! Va ! lance les grands mots dont tu m'as rebattu : La vérité, le bien ! Sans te gêner, pérore !
Mais n'attends plus de moi que je sois dupe encore, » Le maître n'eut qu'un mot de pitié : « Pauvre enfant ! » Mais la brute, à ce mot, la rage l'étouffant. Fit un bond : « Un enfant ! Vois si je suis un homme ! »
Et voilà que d'un coup furieux il l'assomme, Et qu'il faut lui ravir sa victime des mains… Les transports de l'ivresse ont de lourds lendemains. Pierre se réveilla chez lui, la tête vide,
Le corps brisé, cherchant un souvenir pour guide A travers le dédale effrayant de sa nuit. Quand de son action de brute il fut instruit. Qu'il se vit insultant, provoquant comme un lâche,
Tuant presque celui qui s'était, sans relâche. Dévoué pour soigner son cœur et son esprit, Oh ! quel amer dégoût de lui-même le prit ! Quelle haine il voua, dans sa juste révolte.
Au sinistre semeur d'une telle récolte, A l'ennemi masqué, mais ne pardonnant pas. Venu pour le saisir, à son tour, par le bras, Après avoir jeté son père au même gouffre,
Au poison plus brûlant que la lave et le soufre, Au rude, au misérable, au perfide alcool ! Les ailes de l'esprit l'emportant dans leur vol, Il voit les nations en proie au charmeur fauve.
Ni science, ni loi, ni progrès ne les sauve Des griffes qui sans cesse entrent mieux dans leur chair. Et l'homme, en immolant tout ce qu'il a de cher. Sa santé, sa raison, sa vie — et même celle
Des enfants dont en vain la plainte le harcelle, — L'homme, en léguant son mal à la postérité. Avec le mal plus grand du principe implanté. L'homme, content de lui, rit de sa déchéance.
Que faire ? Faut-il donc perdre toute espérance. S'abandonner, laisser triompher le courant ? Non ! Celui qui combat Jusqu'au bout seul est grand. On dit que l'alcool est la chute invincible.
Il prouvera que vaincre est quand même possible. Qu'il n'est rien de fatal contre la volonté. Malgré ce que l'oubli contient de volupté. Il saura s'en passer ; il veut, sans défaillance.
Affronter la misère, en ayant conscience ; Et, fort de tous les grands exemples qu'il a lus. Vaillant à sa façon, Pierre ne boira plus.
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