J 'ÉTAIS en haut d'une colonne,
D'une colonne de feu clair,
Dans l'univers qui tourbillonne,
S'allongeant du ciel à l'enfer.
J'avais tant souffert par mon rêve,
Tant goûté de bonheur par lui,
Que le réel manquait de sève
Pour vivre où ce rêve avait lui.
Eu vain les deuils et les délices
De l'univers illimité
Montaient, innombrables milices,
A l'assaut de ma sommité ;
Je conservais ma solitude,
Dédaigneux des créations
Qui flottaient dans l'incertitude
Des incomplètes passions.
Pourtant quand des multiples fièvres
L'espace fut débarrassé,
Que, ma coupe magique aux lèvres,
Je me crus à moi seul laissé,
Tout à coup j'aperçus un être
Près de moi debout et muet,
Qu'à demi je crus reconnaître,
Et dont sur moi l'œil influait.
Était-ce la femme adorée,
Jadis morte en pressant mes mains ?
L'être flottait, cime éthérée
Des plus doux sentiments humains.
Tout mon rêve surgit en face ;
Mais d'orgueil mon rêve était fait,
Sur un dévoûment qui s'efface
Sa grandeur glissait sans effet.
Et l'être, en s'oubliant lui-même,
En mettant à mes pieds son cœur,
Pulvérisait le diadème
De mon égoïsme vainqueur.
Je soulevai, dans ma déroute,
Ma coupe sonnant creux déjà,
Et j'en bus la dernière-goutte.
Un rêve encor s'en dégagea.
Mais d'un miroir il prit la teinte ;
Et tout s'y fondit, terre et ciel,
Mes luttes, mon orgueil, ma crainte,
En reflet d'amour éternel.